27 février 2021

« Islamo-gauchisme » : l’art de détourner des vrais problèmes de l’université

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Quand un gouvernement est englué dans ses couacs et ses échecs, il dispose toujours d’une carte maitresse pour s’en sortir : botter en touche. Ce qui en politique signifie attirer l’attention sur un faux problème et créer une commission pour l’étudier. Cela permet une brève polémique, de la polarisation politique, et oblige quelques adversaires à se rallier au gouvernement. C’est exactement ce qui se passe actuellement avec la question de « l’islamo-gauchisme ». Voilà donc le nouvel ennemi qui serait en train de ronger l’université et qu’il faudrait extirper via une enquête organisée par le CNRS.

Que des groupes islamistes existent ici et là et que ces groupes aient des connivences avec des mouvements gauchistes est une réalité, mais ces mouvements ne sont que la conséquence d’un fait plus ancien et plus ancré dans la société française : la disparition de l’esprit d’université. À partir du moment où l’université est publique, c’est-à-dire soumise à l’argent de l’État et à son contrôle, elle est aussi le reflet des opinions de l’État et empêche tout pluralisme. C’était autrefois le marxisme, c’est aujourd’hui « l’islamo-gauchisme », qui est un mutant du virus précédent. Le problème véritable ne réside donc pas dans l’intrusion d’une idéologie au sein de l’université, mais dans le fait que l’université véritable n’existe pas puisque celle-ci est soumise à la tutelle de l’État.

L’université française a toujours été politisée

C’est Napoléon 1er qui a fait disparaitre l’université en nationalisant cette institution et en créant un monopole pour la délivrance de la collation des grades (c’est-à-dire le titre de bachelier, licencié et docteur). La mise en place de l’Université impériale par le décret du 10 mai 1806 crée la première administration nationale chargée de l’éducation en France, ce qui est à la fois une rupture par rapport à la liberté éducative en vigueur sous l’Ancien régime et une négation fondamentale de ce qu’est l’éducation. Nationalisation sur laquelle la Monarchie de Juillet est un peu revenue puis, de façon éphémère, le gouvernement des années 1871-1875. Avec l’instauration de la IIIe République « républicaine » dans son idéologie, le monopole de la collation des grades a été rétabli en 1880 par Jules Ferry et l’université est entrée dans le giron de l’État, c’est-à-dire qu’elle n’est plus une université. L’université ne peut exister que si elle est libre et indépendante du pouvoir politique. Ce qui suppose qu’elle puisse recruter librement ses professeurs, choisir ses programmes et ses études, et délivrer les titres universitaires. Aujourd’hui, rien de tout cela n’est possible. Ce que l’on appelle, à tort, université est en réalité le rouage intellectuel du pouvoir politique. Ceux qui s’émeuvent aujourd’hui du manque de liberté intellectuelle et de conformisme idéologique à l’université oublient qu’il en a toujours été ainsi. Dans les années 1950-1980, l’université était infiltrée par la pensée communiste qui a chassé et pourchassé ceux qui ne l’étaient pas. Un homme comme Raymond Aron avait bien du mal à faire cours, étant régulièrement chahuté par les groupes communistes. Avant cela, dans les années 1880-1930, c’est la pensée rationaliste et républicaine qui était la seule acceptée. La liberté intellectuelle et le pluralisme sont incompatibles avec l’existence d’une « université » non libre et liée à l’administration. La question de « l’islamo-gauchisme » n’a donc rien de nouveau et n’est que la suite logique d’absence de libertés dans les universités françaises. La nouveauté c’est que l’idéologie officielle et reconnue a changé. Ce n’est donc pas d’un rapport, qui ne dira rien et qui n’aboutira à rien, dont l’université a besoin, mais d’une véritable liberté, qui passe, en premier, par la suppression du monopole de la collation des grades.

Refus de la sélection et discrimination

Outre l’absence de liberté, le second fléau de l’université est le refus de la sélection, fléau qui est en train de toucher l’ensemble de l’enseignement supérieur en France. Plusieurs écoles de commerce de haut rang, ainsi que l’école normale supérieure et un certain nombre d’IEP sont ainsi pris dans une série d’annonces en faveur d’une discrimination « positive » dans leurs établissements. Au nom de la « justice sociale », ils décident d’accorder des bonus de points aux élèves boursiers ou des malus à ceux qui ne le sont pas. L’objectif est d’arriver à davantage de « mixité sociale ». C’est ce qu’annonce notamment un article des Échos du 18 février dernier :

L’Edhec, par exemple, prévoit une bonification à l’admissibilité pour les étudiants boursiers dès l’année prochaine, sans donner plus de détails. À l’emlyon, aucune décision n’est prise, mais on assure que des mesures rentreront en vigueur à l’horizon de 2023. La direction trouve intéressante la proposition de l’Essec, qui consiste à instaurer une double barre d’admissibilité pour les candidats boursiers, et ainsi repêcher ceux qui ont échoué de quelques points.

« Un certain nombre de jeunes, boursiers, mais, plus largement, provenant de la diversité sociale et territoriale, frôlent la barre d’admissibilité, et, par conséquent, ne sont pas admis, alors que dans leur parcours, ils viennent de plus loin que les autres », constate Chantal Dardelet, responsable de la démarche de transition environnementale et sociale à l’Essec. Et d’expliquer : « Il y a une telle concentration de candidats autour de la barre d’admissibilité que ça se joue à quatre fois rien. Cette mesure apportera de la diversité. »

https://start.lesechos.fr/apprendre/universites-ecoles/concours-les-grandes-ecoles-amorcent-le-virage-de-la-discrimination-positive-1291532

Rappelons que la finalité des écoles supérieures n’est pas d’apporter de la « diversité », mais de bien former des cadres et des techniciens, qui ensuite devront être capables de réaliser des tâches complexes en entreprise. Ces mesures sont non seulement inutiles, mais cachent le véritable problème : celui de l’effondrement du système scolaire dans le primaire et dans le secondaire. C’est là qu’il faut travailler, pour porter les plus modestes vers le haut, non dans la mise en place de mesures cosmétiques qui détournent ces écoles de leurs objectifs. Les élèves boursiers sont par ailleurs les premiers à être réticents à une telle mesure, d’après un sondage cité dans le même article :

Le résultat est sans appel : parmi les étudiants boursiers passés par une classe préparatoire, 70 % refusent l’idée d’une bonification au concours. Et 64 % se prononcent contre la proposition du rapport Hirsch, qui consiste à accorder un bonus aux élèves issus d’une classe prépa au taux de boursiers élevé.

Ces étudiants ont bien compris que ce type de mesure discrédite leur formation et dévalue leur diplôme. Les anciens élèves des écoles concernés sont eux aussi fortement opposés à de telles mesures, bien conscients que c’est la valeur de leurs études et donc leur employabilité qui est en jeu. Comme pour la polémique sur l’islamo-gauchisme c’est un faux problème. Le vrai problème est dans la faillite du système scolaire, qui souffre notamment de la bureaucratisation et de l’absence de libertés pédagogiques. C’est aussi mythifier le rôle joué par ses écoles, quand tant d’autres formations sont aussi bonnes et aussi utiles pour intégrer un métier intéressant. Si un tel système de discrimination venait à se mettre en place, il serait peu probable que des étudiants acceptent de payer très cher pour une scolarité qui serait aussi peu regardante sur la sélection à l’entrée. Ce petit jeu qui consiste à dévaluer les diplômes et à dévaloriser les formations va finir par coûter cher. Ceux qui le peuvent iront faire leurs études ailleurs en Europe (ce qui est déjà le cas et ce qui va s’amplifier), ne resteront donc dans ces filières autrefois bonnes que ceux qui ont été happés dans cette impasse. Ce qui est nuisible tant aux boursiers qu’à l’ensemble du pays.

Perte de compétitivité mondiale

Or cette dénaturation de l’enseignement supérieur est dommageable à la France pour son maintien en tant que grande puissance mondiale. On ne peut peser dans la mondialisation si on ne dispose pas d’ingénieurs compétents et d’étudiants correctement formés dans l’ensemble des disciplines, que ce soit en médecine, en littérature ou en école de commerce. Les problèmes de l’enseignement supérieur concernent toute la nation, car de la qualité de celui-ci dépend l’avenir de celle-ci. Mettre un terme aux blocages à l’université, disposer de locaux propres et non dégradés, faire de vrais cours et non pas des moments de partage creux et vains sont des choses bien plus utiles et plus urgentes que les polémiques du moment. Permettre aux professeurs, aux entreprises ou à des associations de créer des écoles d’enseignement supérieur, de délivrer des grades universitaires, d’être libres dans leurs choix pédagogiques est beaucoup plus utile pour la vivacité et la profondeur de l’enseignement supérieur. La liberté scolaire a un autre grand avantage : elle distinguer de façon sûre et rapide les bons établissements des mauvais. Si des écoles venaient à se complaire dans « l’islamo-gauchisme », elles seraient vite réduites à la portion congrue et disparaitraient, faute d’étudiants.

À force de ne regarder nos problèmes nationaux qu’à travers nos polémiques stériles du moment, on en oublie que la France est engagée dans une compétition mondiale qu’elle ne pourra soutenir qu’en disposant d’une éducation de qualité, de l’école primaire au supérieur. Ce ne sont pas les mouvements de muléta et les mesures cosmétiques de communication qui vont régler ces problèmes de fond.

Jean-Baptiste Noé

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