30 juin 2019

Nucléaire : A Oziorsk les habitants sont les plus contaminés de la planète


Le nucléaire, c’est bon pour le CO2, c’est l’indépendance énergétique, c’est bon pour la paix dans le monde et pour les multinationales de la branche et l’économie : la transition énergétique c’est trop cher. Voilà quelques arguments des pro-nucléaires dont fait partie notre premier ministre Edouard Philippe ancien directeur des Relations Publiques d’Areva. Et vous savez quoi ? Tchernobyl, c’est pas si terrible que ça, la nature y a repris ses droits, la preuve. Sauf qu’on ne peut plus y habiter. Quant à Fukushima, silence radio. C’est vrai il s’est passé quelque chose, mais tout est réglé puisque l’État japonais encourage la population à réinvestir la région. Je vous recommande au passage pour remettre les pendules à l’heure la lettre du Dr Mita à ses confrères : « Pourquoi ai-je quitté Tokyo ». ainsi que l’article des Crises : Fukushima, les conséquences de la radioactivité sur la faune

Le nucléaire, c’est bien, les antis sont des personnes rétrogrades qui fantasment en créant des peurs qui n’ont pas lieu d’être. Si ce sont les pro-nucléaires qui le disent…

Comme pour le reste, on va dormir et attendre la catastrophe chez nous pour s’indigner. Mais il sera trop tard.

Bêêêê...

Voici le témoignage effrayant et l’histoire d’une pollution nucléaire qui a touché 300.000 personnes en URSS, et qui depuis est devenu une zone secret défense.

Dans le plus grand secret, le site nucléaire de Maïak, dans l’Oural, a produit du plutonium militaire avant de retraiter des déchets nucléaires. En 1957, un des plus grands accidents nucléaires jamais arrivés y a contaminé plus de 300.000 personnes. Nadezda Kutepova a grandi dans les environs de Maïak. Son choix de défendre les victimes de cette catastrophe méconnue l’a contrainte à l’exil en France.

Quand elle a rempli les documents attestant son statut de réfugiée politique en France, en avril dernier, Nadezda a demandé au fonctionnaire français de pouvoir y indiquer, pour la première fois, sa ville de naissance : Oziorsk.

Car, pour les autorités russes, Oziorsk n’existe pas et n’a jamais existé. Elle n’est même pas identifiée sur le cadastre. Oziorsk, c’est l’une de ces villes stratégiques fermées, dites zato, liées à l’industrie militaire ou à la production nucléaire. Des villes où il est encore très difficile de pénétrer, vingt-cinq ans après la dissolution de l’URSS et où vivent deux millions de Russes, au secret. Oziorsk abrite le complexe militaronucléaire de Maïak, où furent produits plutonium et polonium à partir de 1948 quand l’Union soviétique commença à vouloir se doter de la bombe nucléaire et où sont retraités aujourd’hui les déchets radioactifs du monde entier.

Comme tous les habitants, employés de l’usine et considérés comme l’élite de la nation, Nadezda a grandi dans le culte du secret — « quand j’allais en vacances à Ekaterinbourg, je n’avais pas le droit de dire d’où je venais, sinon mes parents iraient dans “un trou noir” » —, fière de la contribution de sa famille à la sécurité de la patrie. Une contribution qui a tourné au cauchemar. « Ma grand–mère était ingénieure chimiste et a travaillé à Maïak dès son ouverture : elle est morte d’un cancer du système lymphatique. Mon père a été réquisitionné comme liquidateur après l’explosion de 1957 et il est mort d’un cancer de l’intestin quand j’étais adolescente, et ma mère, neurologue, a soigné les employés de l’usine pendant 40 ans. »

Vingt ans de silence sur l’accident tragique

Car, le 29 septembre 1957, c’est l’accident. Un conteneur de déchets radioactifs explose et contamine une zone de 23.000 km2, affectant 300.000 personnes. Officiellement, il ne s’est rien passé, d’ailleurs, personne ne vit dans la zone puisque les habitants sont enregistrés… au cadastre de la ville voisine. Pourtant, 23 villages ont dû être évacués et détruits. La révélation arrivera vingt ans plus tard, en 1976, quand le biologiste Jaurès Medvedev, frère jumeau du dissident Roy Medvedev, publie Désastre nucléaire en Oural, traduit en France en 1988. Mais il faudra attendre encore 17 ans, sous Boris Eltsine, pour que l’accident soit officiellement reconnu par la loi de 1993, qui prévoit un dédommagement des victimes à condition qu’elles prouvent que leur maladie a un lien direct avec les radiations.

À l’époque de l’accident, et durant de longues années, Nadezda ignore totalement les faits. Certes, en 1986, la catastrophe de Tchernobyl ébranle les esprits et il y a même des manifestations publiques à Oziorsk, mais Nadezda est encore trop petite. Le voile noir se déchire en 1999 quand elle assiste à une conférence sur l’environnement où un scientifique révèle à la population, ébahie, que toute la zone d’Oziorsk est contaminée. La rivière Tetcha, qui traverse le site et où furent déversés de grandes quantités de déchets liquides radioactifs jusqu’en 1957, est même considérée comme le cours d’eau le plus radiocontaminé au monde ainsi que le lac Karatchaï voisin, où furent stockés des déchets avant son assèchement, qui a libéré au passage des doses importantes de césium 37.

Nadezda Kutepova, qui entre-temps a étudié le droit et les sciences politiques, monte alors une ONG, Planète de l’espoir, et commence à rechercher les victimes résidant sur les lieux au moment de l’accident pour les aider à se faire reconnaître et à obtenir des dédommagements ou un relogement. Les autorités tentent de la dissuader. « On nous disait : ces gens n’ont pas besoin d’aide, ils sont malades parce qu’ils boivent trop et ils veulent de l’argent. » Pourtant, Nadezda remportera 70 procès devant la justice russe, dont l’un, très médiatique, concerne une petite fille morte d’un cancer du foie en 2011 en raison d’une anomalie génétique due à la contamination de sa… grand-mère, employée à Maïak après l’accident en 1957. Ni sa mère ni sa grand–mère n’étaient porteuses de la maladie.

La spirale du harcèlement se met alors en marche

Démontrer les conséquences de l’irradiation sur deux voire trois générations est une priorité pour Nadezda, même « si les données scientifiques sont difficilement prises en compte par les politiques », regrette-t-elle. Pour faire valoir les droits des victimes, elle mise plutôt sur l’éthique et les droits de l’homme et va régulièrement plaider à la Cour européenne des droits de l’homme, à Strasbourg, où elle remporte plusieurs cas. Parmi les plus douloureux qu’elle eut à plaider, il y a celui de sa mère, veuve de liquidateur, dont les demandes d’indemnisation étaient repoussées. Nadeza Kutepova parviendra à obtenir gain de cause et sa mère recevra quelques euros symboliques jusqu’à ce que la ville de Maïak ne fasse appel et lui retire les maigres subsides. La mère de Nadeza Kutepova meurt de chagrin quelques mois plus tard.
 Construction du centre de stockage de déchets nucléaires de Maïak (date inconnue).

Mais ces cas médiatisés sont à double tranchant : devenue une figure de la lutte antinucléaire, Nadezda Kutepova gêne les autorités. La spirale du harcèlement se met alors en marche, lentement mais sûrement : intimidations, incitation à payer des taxes que l’ONG, à but non lucratif, n’a pas les moyens de payer (2008)… En 2015, tout s’accélère : Nadezda, qui a refusé de s’enregistrer comme agent de l’étranger — une obligation votée par la Douma, le parlement russe, en 2012 pour toutes les ONG qui touchent des subventions étrangères — est accusée d’espionnage industriel. Viennent ensuite un procès, l’amende de 900.000 roubles (4.000 euros) impossible à payer, puis l’accusation tombe : Nadezda est inscrite sur la liste des personnes « indésirables » par la Douma. Suivent deux ou trois reportages diffamatoires diffusés sur des chaînes nationales divulguant notamment son lieu de domicile. Le dernier s’achève sur la porte de l’appartement de l’avocate, derrière laquelle dînent ses enfants. La cible est visée.

À Maïak, la chape de béton s’est depuis refermée

En juillet 2015, pressée par ses amis russes et français, Nadezda s’enfuit en France, n’emportant avec elle que l’essentiel : ses enfants. Déjà soutenue par l’association Wecf (Women in Europe for a Common Future) dont elle fait partie depuis 15 ans, Nadezda vit difficilement ses premiers mois d’exil, jusqu’à l’obtention, finalement, mi-avril, de son statut de réfugiée politique.

À Maïak, la chape de béton s’est depuis refermée. Plus aucune information ne filtre. « Les scientifiques états-uniens et soviétiques communiquent par courriel », raconte Nadezda Kutepova. La production de plutonium militaire a cessé mais le site continue son activité de retraitement de matières radioactives pour des pays de l’ancienne URSS, comme la Hongrie et la Bulgarie. La plupart des villages ont été évacués mais il en reste quatre où 5.000 habitants continuent à vivre, à puiser l’eau de la rivière pour arroser leurs champs. Or, les contaminations liquides de la Tetcha se poursuivent. Près de 40 millions de mètres cubes d’eau radioactive auraient encore été déversés dans la rivière entre 2001 et 2004, selon la justice russe elle-même. « Les taux de contamination de la zone sont tels qu’il faudrait évacuer les habitants sans tarder, explique Nadezda. Au lieu de cela, on continue à construire des routes pour apporter toujours davantage de déchets à retraiter. Certains habitants refusent de s’en aller et, quand ils sont relogés, c’est à quelques kilomètres seulement de la Tetcha. » Une mise en garde confirmée par un rapport de la Criirad de 2011, qui établit que les taux de radioactivité sont supérieurs aux consignes de sécurité.

Pour Nadezda Kutepova, une nouvelle vie commence. Comment va-t-elle poursuivre ses activités antinucléaires depuis la France ? Quel successeur nommer à Oziorsk pour continuer à défendre les habitants les plus contaminés de la planète alors que cette position est devenue risquée ? Très loin de la poupée russe, la flamboyante avocate a repris des couleurs et va continuer à fissurer le secret nucléaire russe.

Septembre 2016

Article de : Pascale d’Erm pour Reporterre

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