07 février 2019

De quelles élites parle-t-on ?


Dieu sait si l’idée est répandue, elle foisonne, elle est prégnante dans toutes nos pensées, etc. Il s’agit de l’idée du “peuple contre les élites”, de “la rupture entre le peuple et ses élites”, etc., partout mise en avant pour donner une explication fondamentale à la crise des Gilets-Jaunes comme expression crisique paroxystique d’un très profond malaise français. (Et d’ailleurs, “malaise français” comme expression bien entendu d’un malaise général perceptible à l’odeur des pays du bloc-BAO de notre civilisation sans égale avec la montée du populisme, partout irrésistible, partout là aussi “contre les élites”.)

Qui ne serait d’accord avec cette idée de “la rupture entre le peuple et ses élites” ? Moi-même, d’ailleurs, me suis-je jamais entendu protester contre cette expression qui semble aller de soi, me suis-je jamais aventuré à envisager cette idée d’un point de vue critique ?Il serait temps, pourtant…

Une réflexion m’a traversé l’idée, qui me conduit à m’interroger, comme lorsqu’une évidence jusqu’alors peu considérée force votre réflexion pour l’éclairer le temps de la traverser… La question n’est pas sur la justesse du constat, mais elle porte plutôt sur “les élites“ ; et la question devient alors “mais de quelles élites parlez-vous ? ”, enfin “de quelles élites parlons-nous ? ”

(J’emploie ici le terme “élites” du point de vue qui importe au-dessus de tout de l’influence intellectuelle et morale principalement, c’est-à-dire traditionnellement des élites faites d’intellectuels, de grands esprits produisant des œuvres inspiratrices dans le sens du civisme et de l’éducation de l’esprit, de l’aliment de la haute culture, ou dit autrement d’une façon plus générale je parle des “clercs”, c’est-à-dire des “personnes instruites, savantes”, etc., dans le sens traditionnel de ces mots, hors de toute corruption moderniste. Le mot “élites” pris dans des sens catégoriels, – élites financières, élites politiques, etc., – n’a pas du tout, pas une seule seconde Grands Dieux, le véritable sens que je veux lui donner ; il s’agit tout au plus d’un classement hiérarchique sans aucune garantie de valeurs d’influence ou plutôt d’influence concernant les valeurs fondamentales. On parlerait alors aussi bien de catégories ou de classes dominantes, où l’aspect quantitatif, notamment du fric, joue un rôle principal… Enfin, pour rester dans mon jargon je parlerais à leur propos plus simplement des “élites-Système”, ou même “élitesSystème” si je veux néologiser.)

Je vais aligner quelques noms, je n’oserais dire “pris au hasard” car ce n’est pas le cas, mais tout de même significatifs ; et cela, pour justifier cette interrogation : ces noms ne représentent-ils pas, aujourd’hui, nos véritables élites, tous ces intellectuels, certains de droite peut-être, d’autres de gauche qu’importe, sociologues, politologues, philosophes, essayistes et polémistes, et ainsi de suite ? Les voici, quelques-uns, de bric et de broc, en vric-vrac comprenez-vous : Chantal Delsol, Roland Gaucher, Jacques Sapir, Remi Brague, Jean-François Colosimo, Berenice Levet, Jean-Pierre Le Goff, Jean-Claude Michea, Christophe Guilyi, Michel Onfray, Regis Debray, Alain de Benoist, Eric Zemmour, Alain Finkielkraut, Natacha Polony, Emmanuel Todd, Elisabeth Levy…

(On leur donne d’ailleurs diverses étiquettes, soit pour les discréditer, soit pour les distinguer, soit pour les opposer et les diviser, soit enfin et surtout, pour tenter de les ostraciser : les “nouveaux conserveurs”, les “néo-réacs”, et ainsi de suite… Qu’importe les étiquettes qui sont une forme de plus pour perpétuer les affrontements d’autres temps. Seul compte le seul affrontement contre le Système.)

Vous les connaissez, vous savez les jugements qu’ils portent sur notre époque, sur sa décadence, sur sa perte de sens, sur son naufrage dans l’ignorance et la bassesse, etc.Vous aurez bien du mal à trouver chez l’un ou l’autre d’entre eux une parole de condamnation des Gilets-Jaunes, et au contraire combien d’entre eux n’ont-ils pas dit tout le bien qu’ils pensent de ce mouvement, les vertus qu’ils lui trouvent, de la réaction populaire justifiée qu’il représente, en toute liberté ces jugements, sans la moindre arrière-pensée ?

Or, y a-t-il plus gens d’élite que ces élites-là, tous ces intellectuels de la sorte que j’évoque ? Certes pas, le jugement est évident. Cela conduit au constat qu’il n’est pas si simple de déterminer aujourd’hui quelles sont les “élites” avec lesquelles le peuple est en rupture. Cela introduit tout un ensemble de questions bien différentes de celles qu’on se pose d’habitude en les croyant résolues… Le principal phénomène finalement n’est-il pas une rupture à l’intérieur des élites, ou plutôt et beaucoup plus encore, – une subversion des élites, sous la forme d’une substitution, du remplacement des véritables élites par un substitut postmoderne des élitespour exercer des influences spécifiques très différentes, – des élites subversives, d’une subversion faite d’abaissement, d’apparences grossières, de diffuseur zélés des narrative-Système ?

Benda parlait de “la trahison des clercs” ; aujourd’hui, il y aurait eu successivement et très rapidement, au rythme du système de la communication, “la subversion des clercs” puis “la substitution des clercs”par leur mise à l’écart et leur remplacement par un simulacre de clercs, qu’on va trouver dans l’entertainmentde l’information et de la communication ; qu’il s’agisse d’“experts”, de “consultants”, des “associatifs”, etc., sans compter les gens de la militance et du spectacle, en général subventionnés par les États qui ont été totalement corrompus, dépouillés de leur souveraineté, et qui sont aujourd’hui les premières forces subversives en action avec un personnel politique corrompu à mesure…

Le résultat n’est pas tant la “société du spectacle” de Debord, qui est un stade dépassé, mais des simulacres d’élites déroulant des simulacres de problèmes dont la complexité, l’aspect accessoire mais très complexe, cherchent à étouffer mais n’écartent certainement pas les questions fondamentales qui déchiquètent et désintègrent la société, minutieusement, avec une rage froide et déterminée, avec une haine sardonique et maléfique. Tout cela ne se déroule nullement dans l’atmosphère festive d’une société totalement corrompue et sous le charme d’une sorte de magie fascinatoire, mais au contraire dans un état de tension épouvantable, d’affrontement, d’antagonisme ; nous avons parfaitement conscience que notre société est déchiquetée et se désintègre, notre angoisse, notre rage, notre haine contre le Système sont profondes, constantes, chaque jour renouvelées…

Il n’y a donc pas de réelle rupture entre les (véritables) élites et le peuple. Nous pourrions même dire que jamais les vraies élites n’ont été aussi proches des préoccupations populaires, aussi sensibles aux souffrances, aussi ouvertes à la crise en cours. Mais ces élites ont fort peu accès aux médias de plus grande diffusion, notamment les innombrables débats quotidiens sur les chaînes toute-info. On se méfie grandement d’elles même si on n’ose les écarter complètement, et avec les meilleures raisons du monde cette méfiance mortelle ; je veux dire du point de vue du Système car leur enseignement, leur constat, leurs positions sont profondément subversives du point de vue du Système.

Nous ne sommes pas dans une société anesthésiée, privée d’expression, où un peuple amorphe accepte tout ce que l’on lui fait subir. Chaque samedi des Gilets-Jaunes, où de simples citoyens viennent subir des violences policières pour pouvoir clamer leur besoin de dignité, Grands Dieux chaque samedi hurle le contraire ! Au moins, les entendez-vous, au moins les voyez-vous avec leurs blessures et leur sang dont le flic-en-chef Castaner-Macron est si fier ? (Je leur préférais tout de même Monsieur Thiers, il avait plus d’allure.) Nous sommes au contrairedans une société où l’imposture triomphe, mais où cela se sait, où cela se voit, et contre cette situation gronde la révolte à ciel ouvert. Nous ne sommes pas dans un monde abruti, nous sommes dans un monde déchiré, furieux, en pleine effervescence, en plein bouillonnement du “tourbillon crisique”, dont la supputation la plus répandue et la plus fervente attente concernent l’effondrement du Système. Nous avons nos vraies élites, qu’on tient encore à distance, qui n’attendent que l’occasion de faire entendre leur voix, – qui la font entendre, après tout, il n’y a qu’à tendre l’oreille ! 

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