23 mars 2015

Véronique Lévy, sur le chemin de la croix

La sœur cadette de l'écrivain Bernard-Henri Lévy publie un livre dans lequel elle raconte sa conversion au catholicisme. Récit d'un parcours hors du commun.

En ce premier dimanche de carême de l'année 2012, la nef de Notre-Dame de Paris est pleine à craquer. Une cérémonie présidée par Mgr Vingt-Trois rassemble les adultes qui seront baptisés quarante jours plus tard, dans la nuit de Pâques. Soudain, dans l'assistance, on s'avise de la présence de Bernard-Henri Lévy. Que fait-il là, dans les rangées réservées aux familles des catéchumènes? Des tweets fusent, vite relayés. C'est ainsi que se répand l'incroyable nouvelle: Véronique Lévy, la sœur d'une des figures de la communauté juive française, s'est convertie au catholicisme.

Lorsqu'elle annonça à son frère qu'elle allait être baptisée, «BHL» perçut tout de suite que ce n'était pas une nouvelle lubie de sa petite sœur, de plus de vingt ans sa cadette, que personne, dans leur famille, ne prenait au sérieux. «À l'assurance et à l'intensité avec laquelle elle parlait, j'ai compris que ce n'était pas un enfantillage mais une authentique expérience intérieure, dit-il. J'ai été très vite impressionné aussi par son degré de connaissance en théologie chrétienne mais aussi juive, dont elle ne savait pourtant rien avant.» Bernard, comme l'appellent ses proches, est bouleversé. Impressionné d'abord par la transformation de Véronique: elle était fragile, instable ; il constate qu'une force nouvelle l'anime et s'en réjouit. Mais une part de lui-même est attristée par cette conversion: «Qu'en auraient pensé nos parents? Pendant son baptême, je songeais que cet événement les aurait désolés. C'est une rupture comme il ne s'en était sans doute jamais produit dans cette lignée multimillénaire des Lévy, confie-t-il. J'avais aussi le sentiment d'avoir échoué à transmettre quelque chose à cette petite sœur qui pourrait être ma fille.»

Qui est cette mystérieuse Véronique, jamais apparue en public? Quand on l'aperçoit pour la première fois, dans la rue, fumant une Marlboro, blonde, gracile, diaphane, elle a l'air de la jeune fille Violaine de Claudel qui se serait échappée d'un théâtre, avec quelque chose d'enfantin dans l'expression bien que les douleurs qui ont jalonné son existence aient marqué son visage de gravité. Elle semble craintive. Mais aussitôt qu'on est installé autour d'un café et qu'on entre dans le vif du sujet, et le sujet, insiste-t-elle, c'est le Christ, elle prend de l'assurance, s'exprime aisément, précisément, avec une certaine autorité même. Elle tient à expliquer comment est articulé le livre qu'elle publie, Montre-moi ton visage, dans lequel elle raconte son aventure avec le Crucifié. Cette explication n'est pas inutile, qu'on en juge: le cœur de ce texte est la transcription de dialogues intérieurs qu'elle a eus avec le Christ devant le Saint Sacrement, une longue conversation amoureuse avec son divin amant. Véronique Lévy est illuminée par sa foi toute neuve mais pas folle. Jean-François Colosimo, patron des Éditions du Cerf, son éditeur, rappelle que ce genre de littérature n'a rien d'extravagant et qu'il est courant que les femmes mystiques parlent de leur vie intérieure sur un mode amoureux, avec parfois des formules crues pour évoquer l'amour qu'elles vivent avec Dieu. «Si l'on est surpris par ce livre, c'est qu'on ignore que le christianisme n'est pas une religion de la loi mais de la rencontre avec le Christ qui éveille tout ce qu'il y a d'humain en nous pour le convertir», ajoute-t-il. «Faire l'expérience de la foi, c'est comme tomber amoureux. Quand on aime inconditionnellement une personne, on sacrifie tout à cet amour, on est indifférent au jugement des autres, on ne pense qu'à se réjouir de la présence de l'autre.»


C'est une rupture comme il ne s'en était sans doute jamais produit dans cette lignée multimillénaire des Lévy Bernard-Henri Lévy, philosophe, frère de Véronique

Au départ, la jeune baptisée ne souhaitait publier que ce dialogue d'une âme avec son Seigneur, qui fait la part belle au Ressuscité. On lui a fait comprendre qu'il serait bon qu'elle le sertisse dans un récit biographique plus explicite… Elle s'est laissé convaincre parce qu'elle veut montrer comment Dieu se manifeste dans une vie, «dans la vie de tout le monde», insiste-t-elle, en faisant un geste de la main qui signifie que c'est important à noter. Georgette Blaquière, figure du catholicisme du XXe siècle, disait: «Croire en Dieu, ce n'est pas croire que Dieu existe mais croire que j'existe pour Dieu.»

Véronique Lévy s'anime en évoquant la façon dont elle a entendu parler du Christ pour la première fois, sur une plage surpeuplée d'Antibes, lorsqu'elle avait… trois ans. Une fillette guère plus âgée qu'elle, Coralie, lui parle de Jésus-Christ et, au fil des ans et des vacances partagées, lui apprend les prières chrétiennes, la catéchise et lui offre un crucifix. La petite Véronique se toque de cet homme dont les bras grands ouverts sur la croix n'évoquent pas pour elle la douleur mais l'amour, un doux et tendre amour, inconditionnel et absolu. De cette passion d'enfance, elle ne parle pas à sa famille. Véronique sait que ses parents sont juifs, complètement laïcs certes, mais juifs. Son père la prenait sur ses genoux et lui disait: «Tu es une princesse. Tu portes un nom très ancien, aristocratique, le nom d'une des douze tribus d'Israël, la tribu de Lévi. Ne l'oublie jamais.»

Une passion d'enfance

De la princesse, Véronique a gardé les manières et des airs, à quoi s'ajoute une extrême sensibilité qui peut être une torture. À douze ans, le décès de sa grand-mère maternelle qu'elle adorait la plonge dans des angoisses mortelles. Pour conjurer Thanatos, elle convoque Éros. Prise d'une frénésie de séduction, elle se maquille outrageusement, s'habille comme une femme alors qu'elle est à peine formée. L'enfant effacée devient provocatrice. Un soir que son père lui demande en présence d'invités ce qu'elle veut faire plus tard, elle répond: «Putain.» Elle se met en danger. Ses parents l'envoient en pension. Alors qu'elle avait oublié sa passion d'enfance, il se rappelle à elle à travers le film de Zeffirelli Jésus de Nazareth projeté à l'internat. Elle est retournée, comme à chaque fois qu'elle entend parler de lui.

Au cours des vingt-cinq années qui suivent, ce Jésus la poursuit, s'invitant dans son existence décousue, désordonnée voire dissolue à travers des rencontres ou des événements, des songes surtout. Elle tente de vivre: études de lettres, puis d'infirmière, cours de théâtre, création de bijoux, histoires d'amour, tout ce qu'elle entreprend finira par échouer ou s'épuiser. Quelque chose lui manque sans qu'elle sache quoi. Dans les derniers temps, ceux qui précèdent sa conversion, le paysage s'obscurcit. Elle vit la nuit, dans un bar de la Bastille qui est devenu sa maison, «en compagnie d'une horde interlope de paumés à la dérive», des paumés qu'elle aime parce qu'elle sait que «dans leur démesure, il y a une quête, la nostalgie d'un absolu». Interprétant de travers une phrase entendue lors d'un de ses songes - «j'enlèverai ton cœur de pierre et j'y mettrai un cœur de chair» -, elle ouvre son corps à tous vents. Juchée sur des talons aiguilles, drapée de noir, elle attend l'amour fou. Les ténèbres l'enserrent: elle se passionne pour les vampires. C'est là que la cueille un homme étrange et trop séduisant pour être honnête qui l'entraînera à l'église Saint-Gervais avant de disparaître. Quand le père Pierre-Marie Delfieux, le fondateur des Fraternités monastiques de Jérusalem installées à Saint-Gervais, trouve Véronique dans une travée de son église, elle est en ruines. «En quelques semaines, Dieu m'a reconstruite», dit-elle.

Une troublante coïncidence

Son frère confirme: «Dans la vie de Véronique, il y a eu un corps-à-corps avec le mal, avec un pic juste avant sa conversion ; il y a eu de la grâce aussi et de la rédemption: elle est devenue une autre. Elle a refait son âme. Ce genre d'aventure spirituelle touche l'être dans toutes ses dimensions, de haut en bas.» Plus elle prie, plus elle s'incarne. Elle écrit: «L'Église est l'hôpital des âmes blessées, celles que la psychiatrie ou la psychanalyse n'ont pas pu soulager. Elle propose ce que le monde laïc a oublié, le pardon, la rédemption. Elle ouvre un chemin de liberté, défait les nœuds. L'Éternel ne divise pas, il unifie, nomme, ordonne et cet ordre est bonté.»

Sa conversion la restaure. Dans sa féminité abîmée d'abord - si vous accusez l'Église d'être misogyne, elle vous étripe. Dans son identité juive aussi: «J'étais sans racine: dans ce recommencement, j'ai trouvé mon origine.» Car les Évangiles, selon elle, révèlent l'essence du judaïsme. Dans son livre, elle interpelle les pharisiens avec la liberté d'une fille d'Israël: «Leur refus du Christ a été l'acte officieux d'un divorce d'avec la vocation sainte du peuple témoin», écrit-elle. Et encore: «La mondialisation du Salut leur a-t-elle fait peur?» La petite sœur de l'auteur du Testament de Dieu ne mâche pas ses mots. Elle qui n'avait jamais rien lu dévore la Bible et les écrits des mystiques, des théologiens, des pères de l'Église. Quand un passage l'enthousiasme, elle appelle son grand frère, lui lit des pages entières. N'a-t-elle pas peur de le lasser? Elle répond: «Je m'adresse à la Terre promise qui est en lui.»

BHL est agnostique. Il précise: «Disons que pour moi, le problème de l'existence de Dieu ne se pose pas.» N'empêche, cette histoire ne le laisse pas indifférent. D'autant que sa sœur a commencé de se convertir, sans qu'il le sache, au moment où lui-même, préparant une exposition sur la vérité et la peinture, courait les musées du monde entier à la recherche de tableaux de cette Véronique dont la tradition dit qu'elle aurait essuyé le visage du Christ qui se serait imprimé sur son linge: une image qui ouvre une brèche dans l'interdiction de représenter Dieu. Cette coïncidence l'a troublé, il le reconnaît. Comme ce qui est arrivé, à la même époque, à leur frère Philippe, tombé du sixième étage le jour de son anniversaire. Le diagnostic était sans espoir. Mais tandis que Bernard-Henri se démène auprès des médecins, Véronique installe des icônes à son chevet, cache des médailles miraculeuses sous son oreiller, prie jour et nuit. Lorsqu'elle arrive à l'hôpital le matin de Noël, Philippe s'est réveillé et respire sans assistance. Elle entreprend de lire l'Évangile au miraculé quand son frère fait irruption dans la chambre. Ulcéré par cette démonstration de piété catholique, lui reprochant de profiter de la faiblesse du blessé, il lui passe un savon. Avant de se radoucir au point de l'autoriser à laisser l'image de la Sainte Face sur la table de nuit et à prier - mais en silence…

Quelques mois plus tard, à la demande de sa sœur, Philippe assistera à un office à l'église Saint-Gervais. Ce jour-là, mystérieusement, les moines entonneront le Shema Israël et chanteront le Notre Père, en hébreu. La famille Lévy vit le dialogue judéo-chrétien dans sa chair.

* Véronique Lévy, Montre-moi ton visage , Cerf, 368 p.


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