24 janvier 2012

La survie en périodes d’incertitude : grandir en Russie dans les années 1990

Des nouvelles concernant des bouleversements politiques, des signes de désastre économique imminent ou des catastrophes naturelles prévues tendent à générer de fortes réactions émotionnelles de révolte ou d’évitement chez les lecteurs.
Nous voulons vendre tout ce que nous possédons, nous enfuir dans les collines et nous barricader dans un enclos pleinement approvisionné – de préférence associé à un abri anti-bombe et anti-météorite.


Des changements majeurs dans notre style de vie sont inévitables ; quoique le moment et la manière exacte dont ces changements se produiront soient incertains, ce qui ne fait qu’ajouter à notre stress. J’ai grandi en Russie pendant l’effondrement de l’Union soviétique et le bouleversement économique associé, c’est-à-dire au cours d’une période de grande incertitude. J’avais 10 ans au début de la Perestroïka , en 1985. La situation économique empira progressivement, et le pire fut atteint au début des années 90.

J’admets que mes souvenirs soient un peu flous. Psychologiquement et physiquement, j’étais abrité par mon âge et ses petits soucis égoïstes, par l’effort de mes parents à subvenir à notre famille, et en vivant dans une communauté très unie qui avait un fort potentiel de ressources tant manuelles, que spirituelles et intellectuelles. Maintenant que je repense à tout cela, des souvenirs et des conclusions surgissent , auxquels je n’avais jamais pensé. Certains d’entre eux sont inattendus et contre-intuitives à la mentalité prédominante de la survie ; mais ils peuvent être applicables aux changements à venir et finalement être utiles à quelqu’un.

La crise en Russie était autant idéologique qu’économique. Les gens durent abandonner tout ce en quoi ils croyaient, dans un sens inconsciemment religieux. L’histoire des 70 dernières années et au-delà fut complètement ré écrite dans mes livres scolaires, avec les bons et les méchants qui ont changé de camp avant que j’aie fini mon lycée. Les gens se sont retrouvés au milieu d’une crise d’identité nationale, avec leurs antécédents culturels modifiés ou effacés et combiné à cela leur respect de soi fondé sur la réalisation de leur pays. Bien que ni la « démocratie » ni le « libre marché » ne constituent une idéologie vraiment robuste pour les foules, les gens aux États-Unis ont un sens du droit et croient à la supériorité de leur mode de vie. Par conséquent, on peut s’attendre à une certaine confusion et désorientation à mesure que leur illusion des États-Unis en tant que « phare de lumière » pour le monde s’écroule autour d’eux.

Le gouvernement fédéral avait l’habitude de planifier et contrôler chaque aspect de la vie des gens en Russie. Quoique inefficace, cela donnait vraiment un sens de sécurité , de confort et d\’autosatisfaction .. Aujourd’hui ce mode de vie a disparu d’un coup, cédant la place à un avenir très incertain. Les États-Unis ont de longues traditions durables de contrôle local et d’esprit d’entreprise, mais les gens en Russie durent les apprendre en partant de zéro ou les redécouvrir en eux. Cependant, il y eut quelques avantages à l’économie centralisée dirigée par le gouvernement.

Premièrement, il n’y eut pas de crise immobilière majeure. Le logement en URSS était la propriété du gouvernement, et fut finalement privatisé par les résidents ; quelques fortunes furent édifiées et perdues, et des tragédies individuelles se produisirent, mais la majorité des gens gardèrent un toit sur leur tête.

Deuxièmement, relativement peu de gens perdirent leur travail. Les institutions et les services gouvernementaux furent durement touchés, l’industrie fut arrêtée, et certaines usines fermèrent. Les salaires furent suspendus pendant des mois et il y avait peu de travail à faire. Mais les choses continuaient encore à bouger, les transports publics fonctionnaient, et les gens avaient toujours accès aux soins et services médicaux de base.

Dans le cas d’une crise économique aux États-Unis, les organisations et les entreprises fonctionneraient probablement plus efficacement qu’en Russie, mais quand elles s’écrouleront, les gens seront simplement jetés à la rue.

Le souvenir physique immédiat de cette époque qui me vient à l’esprit est la sensation de froid. Des hivers gelés, un chauffage hésitant, des maisons froides, des salles de classe glaciales au lycée ; l’obligation de porter des manteaux dans les salles de conférence et les couloirs, l’encre des stylos qui gelait. Les vêtements chauds et les petits appareils de chauffage devinrent une nécessité. e De même les vitamines et les suppléments alimentaires étaient des articles importants à avoir sous la main. Je me rappelle une grande bouteille de multivitamines venant d’une « aide humanitaire » occidentale, et comment on se sentait bien mieux après les avoir prises.

Au moment où l’Union Soviétique s’effondra en décembre 1991, les magasins de détail étaient régulièrement vides. Au cours de l’hiver 91-92, la famine à une échelle nationale fut évitée de peu. En 1992, «la première défaillance » frappa et la monnaie plongea, anéantissant les économies de tous. J’allai au lycée plus tard cette année-là et la bourse qui était supposée couvrir les dépenses de base pour un logement d’étudiant autonome , fut juste suffisante pour acheter une barre de chocolat.



« La première défaillance »

Pour survivre, les gens eurent recours à l’agriculture. Tout le monde avait une « datcha » – un petit bout de terrain, quelquefois avec une maison d’été, quelquefois pas ; tous ceux qui n’en avaient pas se précipitèrent pour en avoir une. Un bout de terrain d’un peu plus d’un acre (env. 4000 m2 – NdT), semé de manière compacte avec toutes sortes de choses, plus un plus petit terrain de pommes de terre, nourrissait une famille de quatre personnes tout au long de l’année. Tomates, concombres, choux-fleur, etc. étaient conservés dans du vinaigre en pots ; les baies et les pommes étaient transformées en confiture et « compotes » – un genre de boisson sucrée bouillie ; les pommes de terre et les légumes-racines étaient stockés dans une cave.

Ceux qui avant l’effondrement avaient mis leur argent dans des supports tangibles, furent capables de mieux se débrouiller financièrement. La monnaie étrangère qui gardait sa valeur était un choix populaire. De même, il s’était avéré utile d’avoir sous la main quelques articles pratiques de tous les jours, tels qu’alcool, cigarettes, chocolat, suivis par les savons, cosmétiques, etc. Ces articles n’étaient pas tant utilisés pour faire du troc que comme monnaie d’échange pour services rendus.

Réfléchissant à ce sujet, je fus frappé par la réalisation suivante, contre-intuitive mais soutenue par l’évidence. Le facteur limitatif dans la survie, à la fois au niveau de l’individu et de la communauté, n’était pas la capacité à produire vos propres produits et pas même les ressources disponibles ou leur manque. C’était le transport et l’infrastructure – la capacité à commercer, livrer votre surplus partout et, de là, obtenir les autres produits dont vous aviez besoin.

C’est pourquoi les zones rurales et les petites villes en Russie subirent un coup très dur dans les années 90, et pourraient ne jamais se rétablir, ainsi que certains le font remarquer.. On peut penser que ce devrait être exactement l’opposé – les gens seraient partis dans les villages éloignés et auraient vécu de la terre et des bois. Cependant, même dans le ménage le plus autonome, on ne peut produire ou fabriquer tout ce qui est nécessaire. Et vivre dans une zone reculée rend difficile la livraison du surplus à d’autres personnes d’une manière opportune pour le commerce ou l’échange, surtout avec les routes aussi mal entretenues qu’elles pouvaient l’être (un problème endémique à la Russie, mais pouvant devenir un facteur décisif également ailleurs). De plus, à mesure que le budget du gouvernement diminue, les fermes collectives font faillite, l’école du village est fermée, le magasin général (déjà vide) est fermé ; il n’y a pas de bibliothèque, pas de voiture et pas d’essence , pas de réception de télévision – en bref, absolument rien d’autre à faire que de boire pour oublier, faire de la vodka maison à partir de céréales excédentaires en train de pourrir. Le sens de la communauté s’évanouit , les gens fuient comme les rats d’un bateau en train de couler. Les « datchas », mentionnées précédemment étaient un sujet différent – elles étaient groupées dans les faubourgs et utilisées par les habitants des villes et elles fleurissaient, mais dans les villages il reste encore beaucoup de maisons désertées à ce jour.

Un phénomène similaire se produisit dans les petites villes. Par exemple, dans celle où mes parents avaient résidé (la population se montait à 15 000 âmes), la seule entreprise industrielle – une ligne d’assemblage de radio-émetteurs – avait fermé ; le reste de l’industrie (une boulangerie et une installation de traitement du lait et du fromage) ne servait que les besoins locaux. Dans une ville comme celle-là, les routes sont meilleures et on peut apporter des choses à échanger – mais on ne peut vendre qu’autant qu’il y a de gens qui peuvent acheter, et les gens ne peuvent acheter beaucoup puisqu’il n’y a pas de moyen de gagner de l’argent en dehors des maigres salaires des professeurs et des docteurs. À nouveau, le sens de la communauté s’affaiblit, les gens commencent à partir.

Ceux qui restèrent en arrière et réussirent à travailler dans les nouvelles conditions – en réorganisant les fermes collectives efficacement, en dirigeant leurs propres fermes personnelles, en organisant des industries locales (mes parents avaient une petite usine de fumerie de poissons qui faisait de bons bénéfices) et revitalisant leurs communautés par ces activités – réussirent bien, malgré tout.

La leçon à tirer est que le désir de se cacher dans des endroits reculés résulte d’une réaction émotionnelle, « lutter ou fuir » à une situation stressante, qui à long terme se révèle contre-productive. Au lieu de cela, un survivant devrait travailler en réseau à l’intérieur de la communauté, rester assez proche des grandes routes, garder ouvertes les lignes de transport et avoir à sa disposition un certain type de véhicule. Un camion fait l’affaire s’il y a du carburant fiable disponible (les prix croissants du pétrole devraient être pris en considération). Un cheval aussi, si les choses empirent davantage. Le mieux consiste à se trouver près d’une rivière ou autre voie fluviale, l’idéal étant de vivre près d’un pont, d’un ferry ou d’avoir un quai sur sa propriété, et un bateau.

Dans la Russie des années 90, beaucoup de gens ayant une situation professionnelle morne et sans « compétence monnayable », comme nous dirions, se trouvèrent impliqués dans le transport et le commerce, et ceci nous amène à souligner davantage l’importance de l’infrastructure pour la survie. Ces gens furent appelés « chelnoki » (« chelnok » signifie « navette »). On pouvait les reconnaître par les sacs géants en plastique à rayures qu’ils transportaient. Au début, quelqu’un pouvait monter dans un train, aller à la frontière chinoise, remplir les sacs avec des articles bon marché de grande série comme des tongs ou des bandeaux à cheveux, les rapporter en ville et les revendre au détail pour en tirer bénéfice, ou en gros à d’autres marchands qui les emportaient plus loin. D’autres personnes allèrent en Pologne, Bulgarie ou Turquie. Très vite, ces opérations importantes devinrent plus centralisées. Beaucoup de marchands allaient aux magasins de vente en gros dans les plus grands villes, achetaient ce dont ils avaient besoin et l’emportaient à des marchés locaux à des kilomètres à la ronde pour les revendre avec bénéfice.



« Chelnoki »

C’est dans ce genre de situation que le fait de posséder un véhicule devient réellement pratique. Par exemple, je me rappelle qu’une famille de nos connaissances possédait un camion -par un moyen ou un autre-, de la taille d’un petit camion de déménagement. Au début, les parents vendaient au marché des vêtements à l’arrière du camion. Plus tard, le père commença à travailler comme chauffeur pour une plus grande entreprise et la mère n’eut plus à travailler. Ainsi ils gagnaient notablement plus que les professeurs de lycée ayant un revenu additionnel, et n’avaient pas besoin d’une « datcha », étant capables d’acheter tout ce dont ils avaient besoin au marché. Plus souvent cependant, le commerce et autres activités se pratiquaient en sus de l’agriculture de subsistance.

Une chose qui est importante à souligner est que le crime organisé apparut très rapidement pour contrôler tout le commerce et les affaires. La Mafia et les gangs s’associèrent selon le lieu et/ou l’ethnie. Par conséquent, on ne devait pas avoir peur tant des gens armés qui venaient prendre notre nourriture, mais plutôt des gens armés qui venaient réclamer une part régulière de nos profits ou surplus. C’est un autre inconvénient de la survie dans un endroit éloigné ; des associations pathocratiques ne peuvent être contrées que par un effort communautaire éduqué et décidé.

Pour refléter l’instabilité croissante, la sécurité des personnes et des entreprises en Russie se développa comme une industrie. De nombreux ex-officiers et vétérans militaires se trouvèrent impliqués dans les affaires de sécurité. Des articles d’autodéfense comme Mace, les systèmes à choc électrique, les couteaux se vendaient facilement ; les arts martiaux et l’haltérophilie devinrent populaires. Les gens installèrent des portes blindées en acier sur des gonds indémontables et des barres en acier sur les fenêtres de leur appartement, sans faire attention à la sécurité en cas d’incendie. Un grand nombre de personnes se procurèrent de gros chiens, un Rottweiler ou un berger allemand (ce qui n’est pas une bonne idée dans les petits appartements), et insistèrent pour les entraîner à l’attaque.

Avec le crime organisé s’instaurent toutes sortes de vices et leurs « industries associées » – jeu, prostitution, drogue et trafic humain. Le passé trouble de certains des top- models russes remonte à cette période. On devrait en prendre conscience et protéger les plus vulnérables de la communauté.

Un autre point étonnamment contre-intuitif est directement lié à ce qui précède ou plutôt aux valeurs générales -sous-jacentes et à l’aspect égocentrique du comportement humain. Les nécessités de base étaient essentielles à coup sûr. Mais ce n’était pas les choses qui étaient échangées en premier. C’étaient plutôt les articles non essentiels qui symbolisaient le statut, depuis les petits articles comme les chewing jusqu’aux jeans, les chapeaux en fourrure de renard, et aux articles de luxe comme certaines antiquités et autres. Les divertissements en tous genres connurent un succès avéré.

Quelques études récentes, visant à comprendre la corrélation entre salaire et bonheur, ont montré que ce n’est pas tant le revenu absolu que le fait que vous gagnez plus que votre voisin qui rend les gens heureux.

Il est possible que ces comportements aient servi de « mesure de prospérité » qui faisait ressentir la valeur du travail accompli.. C’est dans la nature humaine, je pense.

Je me rappelle pendant l’hiver 93-94 marchant dans la rue principale de la ville et entrant dans un magasin – pas le plus spécial d’ailleurs – juste pour regarder une bouteille d’alcool qui coûtait plus d’un million de roubles. Pour mettre cette donnée en perspective, mon salaire brut mensuel était de quelques milliers de roubles, avec lesquels je pouvais m’acheter quelques barres de chocolat (les choses se sont améliorées depuis 1992). Pourtant, il y avait cette bouteille, attendant son acheteur, et il y avait des gens dans la ville qui auraient pu l’acheter et probablement l’ont finalement achetée. Cela peut nous donner quelque idée sur le genre d’articles qui peuvent devenir utiles à échanger avec autrui au cours de la crise économique qui se profile. . Par exemple, les éleveurs d’animaux allaient très bien – et on peut comprendre la demande pour les gros chiens de garde – mais d’une manière ou d’une autre, même dans les périodes les plus difficiles, il y a des gens qui dépenseraient 100 dollars (oui, dollars, c’est-à-dire plusieurs salaires mensuels) pour un rare tapis persan. Quelques professeurs ou bibliothécaires pauvres vivaient littéralement de leurs animaux domestiques, vendant leurs portées et filant la laine de leur fourrure.

La survie personnelle et familiale dépendait d’un juste mélange de flexibilité, d’une part, et de rester vrai envers soi-même d’autre part. Plus les gens étaient investis dans leurs identités et réalisations passées liées à leur travail, plus la situation était difficile pour eux. En général, les femmes se débrouillaient mieux que les hommes. Les personnes âgées étaient plongées dans le marasme. Quand on en vint à l’ajustement de la vision du monde, les hommes d’âge moyen furent les plus touchés ; un trop grand nombre fut paralysé par tous les changements et bien content de s’asseoir dans les bureaux techniques ou comptables froids et vides, buvant du thé ou des boissons plus fortes et insultant le gouvernement. Souvent ce furent leurs femmes qui se mirent au travail et voyagèrent en train avec les sacs rayés au bout des bras. Le taux de natalité plongea. Les enfants qui naquirent durant cette période montrèrent davantage de retards dans le langage et d’autres problèmes d’apprentissage (j’ai vu une estimation grossière de 15-20% d’augmentation de la part d’anciens spécialistes en éducation) que ceux nés une décennie avant ou après.

Les hommes plus jeunes, ceux qui se situaient dans une tranche d’âge de 20 à 35 ans environ, osaient franchir le pas plus souvent, en sortant des chemins de carrière classiques et s’orientaient soit dans les affaires, soit dans le crime organisé, ou les deux. Certains d’entre eux réussirent tout à fait ; je ne parle pas des oligarques qui avaient assez de relations pour commencer – juste ceux issus des classes moyennes.

À l’heure actuelle encore la durée de vie des hommes en Russie se situe dans le milieu de la cinquantaine, 12 ans plus faible que celle des femmes, et il y a un autre écart démographique parmi les hommes de plus de 30 ans jusqu’à 40 ans. Beaucoup de ces derniers furent simplement tués dans les guerres des gangs des années 90 ; d’autres succombent maintenant à l’effet à retardement du stress : crises cardiaques et maladies dégénératives.

Dans ma communauté, la plupart des gens travaillaient à l’université ou dans la recherche. Ces métiers furent gravement affectés par les réductions de budget et les paiements de salaires retardés. Et parmi l’intelligentsia, quitter la carrière universitaire pour faire du commerce était considéré comme vendre son âme au diable. Certains ne tinrent pas compte de ce préjugé et nombre de ceux qui firent une tentative sincère dans leur nouvel effort finirent par être tout à fait heureux de leurs choix, sans être troublés par l’amertume de leurs anciens collègues à propos de leurs succès dans leurs occupations moins que nobles.

Cependant, ceux qui restèrent dans le milieu universitaire approchèrent différemment la situation également. Certains allaient au travail tous les jours en accomplissant peu de choses. D’autres cherchèrent des opportunités dans l’industrie. Beaucoup de professeurs et de chercheurs obtinrent des contrats en recherche et développement de la part du gouvernement et des entreprises pour aider à soutenir leurs budgets. Et d’autres refusèrent de faire des compromis et restèrent sur leurs principes de faire ce qu’on aime, c’est-à-dire de la recherche fondamentale, et bien la faire. Ces personnes firent un effort pour publier dans les journaux scientifiques internationaux, se rendre à des conférences et obtenir des contacts pour vendre leurs compétences principales. De là, des allocations étrangères et des projets en commun germèrent. Il était naturel pour un scientifique connu de travailler à l’étranger la plupart du temps, et avec ses allocations de financer la recherche dans son pays. Beaucoup de gens partirent et ne revinrent jamais, surtout les jeunes qui allèrent dans des écoles diplômantes , occupèrent des postes , et ensuite firent toute leur carrière à l’étranger.

La valeur de l’enseignement ne diminua pas. Au contraire, elle s’accrut, surtout pour certaines professions. Ces engouements étaient souvent mal placés et ne correspondaient pas à la réalité. Quand j’ai postulé au lycée au début des années 90, beaucoup de gens voulaient se spécialiser en affaires, économie ou droit. Ces diplômes étaient considérés comme prestigieux mais avaient à l’époque des opportunités limitées au travail à l’université, à la recherche ou dans les entreprises d’ une ville provinciale. En vérité, les matières les plus valables dans mon collège étaient la géologie et la géophysique. C’était la voie la plus facile pour y entrer, mais les diplômés étaient immédiatement employés par les entreprises russes et étrangères dans le domaine des industries pétrolières et associées, en plein essort, pour explorer les ressources naturelles. Ils ont en moyenne excessivement bien réussi. C’est un exemple isolé, mais cela suggère qu’à des périodes d’incertitude économique quand les tendances ne peuvent pas être entièrement démêlées, faire simplement ce que vous aimez le plus et résister à la pression culturelle et à celle de vos pairs – autrement dit, faire confiance au processus – peut être le meilleur pari. Un autre pari sûr est de fournir des infrastructures pour les choix des gens, quels qu’elles soient : les tuteurs de lycée et les professeurs en langues étrangères ont réussi par eux-mêmes, parce que quelle que soit la matière que la majorité des gens choisissent de poursuivre, ils ont toujours besoin d’être les meilleurs..

Il semble que dans le but de survivre et ensuite de vivre (ce qui n’est pas la même chose), vous devez quelquefois hésiter entre être flexible et rester fidèle à vos convictions quelles qu’elles soient, et il arrive que vous deviez faire un choix difficile entre les deux. Quelquefois le fait de changer un ensemble de conventions sociales pour un autre – et c’est un très grand changement pour beaucoup de gens – peut aller encore plus profondément jusqu’à l’essence même de la personne, je pense.

Ce choix pourrait réellement descendre jusqu’à l’essentiel quand le chemin devient difficile. Ernesto Che Guevara se souvenait des différences entre les citadins et les villageois dans un groupe de résistants assemblés au hasard. Quand certaines choses devaient être abandonnées, les citadins abandonnaient la nourriture, mais gardaient les articles d’hygiène personnelle, tandis que les villageois n’auraient jamais agi ainsi. Il est clair que les citadins considéraient les attributs de la civilisation plus importants pour la survie – non seulement pour aider à préserver leur identité, je suppose, mais aussi pour assurer la continuité de l’ordre social dans la communauté via une communication symbolique et adhérer à leurs rôles sociaux et modèles de comportement.

Ma grand-mère se rappelle un incident similaire. Elle atteignit la puberté pendant la Seconde guerre mondiale, dans un minuscule village reculé dans la partie asiatique du Sud de l’URSS. Quelques familles furent évacuées des grandes villes vers leur village. Elle se rappelle les voir arriver et regarder avec curiosité le manteau fantaisiste d’une jeune fille et de vraies « Mary Janes »[1] bien trop délicates pour la vie rude de l’endroit.. Plus tard, cette famille se révéla très maladroite dans son travail ménager et sembla incapable d’apprendre. De plus, ils refusaient de faire certaines choses.

Ils ne chauffaient pas la maison avec de la bouse sèche (il n’y avait rien d’autre pour faire du feu…) disant que « cela empesterait la nourriture » (ce n’était pas le cas), et ils préféraient rester assis misérablement dans leur maison non chauffée, en souffrantde froid et de faim.

En même temps, cependant, ils gardaient leur esprit éveillé en lisant, ce qui aida finalement à orienter ma grand-mère vers l’apprentissage pour devenir maîtresse d’école. Mon arrière-grand-mère savait à peine lire et écrire et avait peu de respect pour les livres, mais était très fière de ses filles qui allaient à l’école.

Je me souviens d’un autre cas : un article de magazine dans lequel une jeune femme juive parlait de son séjour en camp de concentration ; elle était la seule dans son bâtiment à laver ses bas quotidiennement, comme elle en avait l’habitude, quelles que soient les conditions. Les autres détenues haussaient les épaules à ce sujet, ayant abandonné toute tentative de préserver l’hygiène pour conserver leur énergie. Pourtant elle fut la seule dans son bâtiment à survivre pour voir la liberté : presque toutes les autres moururent durant une épidémie de typhoïde. Que le lavage des bas ait quelque chose à y voir est sujet à caution, mais le fait est là.

L’ultime dualisme entrelacé des deux choix est le mieux exprimé, je pense, dans les deux histoires de survie suivantes.

Un ami journaliste devait interviewer une dame âgée, une survivante d’Auschwitz. Il s’agissait d’ une des jumelles du Dr Mengele, un sujet de vivisection. Sa sœur jumelle était morte jeune suite aux complications de ces expériences, mais cette femme finit par mener une vie bien remplie. Un journaliste fut étonné de sa présence calme et tranquille et demanda ce qui lui donnait cette force. La femme lui répondit que fondamentalement, très tôt, elle regardait tout autour d’elle (c’ était une gamine très jeune à l’époque) et elle décida en son for intérieur qu’elle et sa sœur vivraient, et qu’elle ferait tout ce qu’il faudrait pour rester en vie ; elle décida qu’elle volerait si elle avait besoin de voler, mentirait si elle avait besoin de mentir, se cacherait si elle avait besoin de se cacher, etc. – et c’est ce qui l’aida, et continue à l’aider pour endurer l’insupportable.

Le point de vue opposé est exprimé par Soljenitsyne dans « L’archipel du goulag ». Il parle du sentiment d’être saisi par l’instinct de survie dès qu’il entra dans ce système, l’instinct qui fait se courber devant les supérieurs ou les autorités criminelles et leur « vendre ses compétences », en espérant recevoir un meilleur traitement. Pourtant cela lui répugne et il parle avec honte de l’avoir fait. Par contre il admire les autres personnes qui gardèrent leur dignité profonde : des professeurs qui auraient partagé leur savoir avec les autres en prison entre des raclées brutales ; des gens qui s’efforçaient d’aider les autres, négligeant leurs propres intérêts, ceux qui pouvaient encore voir l’amour et la beauté autour d’eux, malgré tout, et ceux qui essayaient de s’échapper envers et contre tout. Et c’est presque comme si, à cause de leurs efforts et de leurs intentions pures, quelquefois ces gens avaient une pause heureuse – mais même s’ils ne l’avaient pas (ce qui, je suspecte, était encore la majorité des cas), il ressent toujours que leur vie était remplie et avait un sens. « Ceux qui refusaient de juste survivre, vivaient» – dit il.

Je ne pense pas qu’il soit possible de dire qui a raison – cela sera déterminé par une situation particulière, le moment, et l’appel de « l’Univers », si nous nous adaptons pour l’entendre.

[1] Marque de chaussures en cuir pour filles, habituellement à talon bas et avec une lanière qui s’attache sur le côté (NdT)

Traduction française: Henri R.

Source : Futur Quantique
Merci à JSF et à Steph

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