14 mai 2022

Sécheresse

Chers amis,

Depuis une semaine, les alertes à une sécheresse précoce se multiplient : 15 départements français sont déjà touchés, et depuis le début de l’année on déplore un tiers de précipitations en moins dans l’ensemble du territoire[1].

Les épisodes de forte chaleur que nous connaissons actuellement, au moment très symbolique des « saints de glace », font par ailleurs craindre un été particulièrement dur.

Dans certains départements déjà durement touchés, comme le Vaucluse, on commence à craindre la pénurie d’eau potable à l’horizon de juillet/août. Des incitations à l’économiser ont déjà été lancées.

Les conséquences sont prévisibles, et il faut s’y préparer :

  • nous nous souvenons de la terrible canicule de 2003, épisode à l’époque vécu comme exceptionnel, mais promis à se répéter de plus en plus régulièrement ;
  • de façon plus méconnue, la sécheresse peut avoir des conséquences sur les bâtiments, pires que les inondations, provoquant des effondrements[2];
  • Un autre risque concerne les centrales nucléaires, qui ont besoin d’énormes quantités d’eau pour refroidir leurs réacteurs et ainsi éviter le risque de surchauffe.

Mais l’inquiétude la plus exprimée actuellement concerne l’agriculture

Christiane Lambert, présidente de la FNSEA, s’inquiète de voir les sols se craqueler – y compris au nord de la Loire.

Le ministère de l’agriculture a quant à lui déclaré : « Les cultures d'hiver, comme le blé ou l'orge, qui sont aujourd'hui en phase de développement, commencent à connaître des situations qui vont affecter les rendements [3]».

À plus court terme, les cultures du maïs, de la betterave et du tournesol, ainsi que de fourrage pour le bétail, sont directement menacées.

Cette menace est réelle. Elle se traduira de façon certaine, au cours des prochains mois, par une hausse supplémentaire des prix, renforcée par l’indisponibilité des cultures ukrainiennes.

Elle fait également ressurgir une angoisse plus sourde, que nous n’avions plus connue depuis la guerre, c’est-à-dire celle de la pénurie et du rationnement alimentaires.

Mais cette fragilité de notre agriculture ; cette inflation et ce spectre de la faim qu’elle provoque ; ne sont pas uniquement imputables au réchauffement climatique – elles sont aussi le résultat de décennies de décisions dans le domaine de l’industrie agro-alimentaire que nous risquons de payer cher.

Un homme avait compris ce terrible mécanisme, et lutté contre ; c’était il y a un siècle, et son combat lui a coûté la vie.

Le pays des famines chroniques

Le risque d’une crise alimentaire initiée par de mauvaises conditions climatiques et aggravées par de mauvais choix n’a rien d’une nouveauté.

C’est ce type de drame qui a poussé, au début du XXème siècle, le botaniste russe Nikolaï Vavilov à consacrer sa vie aux moyens de prévenir les famines futures en évitant autant que possible les conséquences des « accidents » climatiques.

La maison d’édition belge Nevicata, dont je salue ici le remarquable travail, vient de rééditer un ouvrage consacré à la vie et au travail de Vavilov : Aux sources de notre nourriture[4].

Et croyez-moi, il ne s’agit pas d’un livre d’histoire – surtout en ce moment. On y trouve, au contraire, l’explication terrible de ce qui est en train de se jouer en ce moment-même – et de ce qui nous attend.

Car la Russie est un pays coutumier des famines : elle en aurait connu pas moins de 150 entre 1500 et 1700[5].

Enfant, N. Vavilov, a vécu celles de 1891 et 1892, qui ont fait 400 000 morts et étaient la conjugaison de conditions climatiques exceptionnelles – une sécheresse automnale sans pareil immédiatement suivie d’un hiver extrêmement rigoureux – et de choix politiques et commerciaux dévastateurs – l’exportation à l’étranger du peu qui avait été moissonné.

Tout au long de son existence, Nikolaï Vavilov a donc nourri un projet ambitieux : recueillir des semences du monde entier et collecter tous les savoirs traditionnels de façon à mieux préparer son pays – et l’humanité en général – à ces périodes de crise.

Comment ne pas mourir de faim ?

Il y a un siècle comme aujourd’hui, les paysans du monde entier redoutaient deux périls majeurs : d’une part les maladies végétales, et d’autre part ce que j’ai appelé plus haut des accidents climatiques, c’est-à-dire des gels extrêmes et/ou précoces, des pluies diluviennes ou, comme aujourd’hui, des épisodes de sécheresse intense.

À l’époque, il n’était évidemment pas question d’OGM (j’y reviendrai dans ma lettre de dimanche) ; cependant N. Vavilov est l’un des premiers, si ce n’est le premier, à avoir compris l’importance capitale de la diversité génétique des semences pour faire face à ces périls

Prenons la céréale la plus commune de toutes : le blé.

En fait « le » blé n’existe pas : il s’agit d’une immense famille, et les blés cultivés dans le monde entier sont (ou plutôt étaient) des cousins au patrimoine génétique aussi riche et diversifié que l’espèce humaine elle-même.

Et cette foisonnante diversité génétique des blés cultivés en Europe, en Asie ou en Afrique n’est pas seulement le fruit de la nature : elle est le résultat de millénaires de cultures humaines par des peuples différents, qui chacun ont sélectionné, croisé et adapté leurs semences aux conditions climatiques, hydrographiques et géomorphologiques des territoires qu’ils occupent et moissonnent.

Et ce qui est vrai pour le blé, l’est aussi pour les pommes, le maïs, l’orge, la pomme de terre…

En véritable globe-trotter, Vavilov a entrepris dans tous les « points chauds » de l’agriculture mondiale – du Pamir à la forêt amazonienne en passant par l’Éthiopie, la plaine du Pô, le Liban – un vaste programme de recueil non seulement des semences elles-mêmes, mais du savoir et des traditions séculaires associés à leur usage.

Nikolaï Vavilov était convaincu que la lutte contre la faim dans le monde n’était pas seulement une question de quantité (à court terme) mais, à plus long terme, un impératif de qualité et de :

  • diversité génétique des semences ;
  • maintien de la polyculture, adaptée au territoire ;
  • transmission des usages et savoirs traditionnels.

« C’est le travail pionnier de Nikolaï Vavilov qui a le premier établi les liens entre diversité alimentaire, abondance, santé et sécurité alimentaire – l’aptitude d’une communauté à écarter disette et famine.[6] »

Autrement dit, il est le premier à avoir observé et prophétisé que la sécurité alimentaire de l’humanité avait pour pierre angulaire non pas la culture massive d’un nombre réduit de semences, mais au contraire la biodiversité agricole, c’est-à-dire un « portefeuille » de semences le plus varié possible, adaptées à différents terrains et dont la technique de culture repose sur une longue expérience paysanne.

Or, c’est exactement la politique inverse que décida l’URSS.  

Les bureaucrates font de mauvais paysans

Vavilov fonda une « banque de semences » qui subsiste aujourd’hui à St-Pétersbourg.

Mais ses travaux n’ont jamais été vus d’un bon œil par Staline, qui les considérait comme un gaspillage bourgeois de temps et d’argent.

Les recherches et les efforts de Vavilov, qui consistaient à épargner à la population de futurs épisodes de famine, le conduisirent au goulag, en Sibérie, où il mourut de faim (quelle ironie !) en 1943.

Sans doute Staline n’avait-il pas supporté que Vavilov ait, dans les faits, raison contre sa politique.

Les dirigeants soviétiques avaient en effet une vision idéologique de l’agriculture, diamétralement opposée à celle de Vavilov : il s’agissait pour eux de collectiviser les ressources – les fameux kolkhozes – afin de briser le modèle paysan traditionnel et d’obtenir des rendements massifs.

Or la collectivisation provoqua un grand exode rural, signa la quasi-disparition des savoirs agricoles traditionnels, et engendra une préférence pour des monocultures céréalières intensives, plus fragiles face aux variations du climat.

La conséquence : 5 à 8 millions de morts[7] entre 1931 et 1932. C’est la pire famine que connut l’URSS… qui en connut pourtant beaucoup d’autres.

Une autre illustration des conséquences désastreuses de l’agriculture à la mode soviétique, c’est la monoculture intensive de coton décrétée au Kazakhstan ; complètement inadaptée au climat du Kazakhstan, elle nécessita le « détournement » de deux fleuves pour l’irriguer.

Le résultat tristement spectaculaire de cette exploitation de la faible ressource en eau fut la quasi-disparition de la mer d’Aral, alimentée par ces deux fleuves ; mais il y en eut un autre, tout aussi dramatique : la perte des cultures autrefois pratiquées sur ces mêmes territoires, adaptées au sol… et nourrissantes.

La mer d’Aral (à gauche en 1989, à droite en 2014), victime de la culture « raisonnée » du coton au Kazakhstan

Or on ne se nourrit pas de coton. 

L’UE commet-elle la même erreur que l’URSS en 1931 ?

Je ne veux pas être alarmiste et je ne dis évidemment pas que la famine nous attend.

Ce qui nous attend, c’est en revanche une sérieuse crise alimentaire, et cette crise se répétera au cours des années à venir si nous ne remettons pas en question les choix que nous avons fait en termes de politique agroalimentaire ces dernières décennies.

Ces choix sont l’expression d’une idéologie qui se veut opposée au communisme, mais qui provoque exactement la même cascade de conséquences :

  • Le triomphe de la monoculture de masse sur la polyculture ;
  • Une perte tragique de biodiversité ;
  • Le recours à des intrants artificiels pour faire fructifier ces cultures en dépit du milieu et du climat ;
  • Et en fin de compte la plus grande fragilité de ces cultures… aboutissant à l’insécurité alimentaire.

Alors, je sais, ces choix ne sont pas propres à l’Europe : ils dominent dans tous les pays industrialisés.

Mais l’Union Européenne est l’un de ses plus fervents défenseurs, et c’est cette politique qui aujourd’hui nous place au bord de la crise alimentaire.

Que pouvons-nous faire, nous, à notre modeste échelle ?

C’est la question à laquelle je tenterai de répondre dans la suite de cette lettre, dimanche.

Portez-vous bien,

Rodolphe

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