01 avril 2020

Pékin recadre Paris sur le Covid-19 : "Certains «haïssent» leur propre «incapacité"


La Chine approvisionne les pays occidentaux en matériel médical vital. Pourtant, certains commentateurs et politiques accusent Pékin de pousser ses pions sur l’échiquier mondial. Des attaques que Pékin n’a pas appréciées. L’Occident prend-il conscience qu’il pourrait perdre le monopole de l’aide humanitaire et l’influence qui va avec ?


Était-ce vraiment le moment de montrer les dents à la Chine ? 

Les déclarations peu amènes, sinon hostiles, de responsables et dirigeants politiques occidentaux à l’égard de Pékin se sont multipliées ces derniers temps, suscitant l’ire de Pékin.

La Chine est ainsi accusée de mettre à profit son aide humanitaire pour développer son influence géopolitique. En réaction, la diplomatie chinoise a dénoncé ce 30 mars le «cynisme» des propos de la secrétaire d’État aux Affaires européennes Amélie de Montchalin. La veille, celle-ci était montée au créneau pour fustiger la Chine, mais aussi la Russie, dans l’émission de France Inter «Questions politiques», a priori consacrée aux failles de l’Union européenne et à son manque de cohésion face à la pandémie.
«C’est parfois plus simple de faire de la propagande, des belles images et parfois d’instrumentaliser ce qui se passe», avait lancé la secrétaire d’État. Et de nommer plus clairement ses cibles, sans pour autant donner d’exemple concret: «Je vous parle de la Chine, de la Russie, qui mettent en scène des choses.»

Le 24 mars, l’Espagnol Josep Borrell, chef de la diplomatie européenne, s’était agacé de la «bataille mondiale des narratifs» et «des luttes d’influence», dénonçant la «distorsion» des faits de la «politique de générosité». 

Recadrage chinois

Confrontée à l’attitude ambiguë des pays occidentaux, consistant à demander à la Chine de se substituer à leurs industries nationales tout en la critiquant, Pékin a frappé du poing sur la table ce 30 mars.
«J’ai entendu plusieurs fois des Occidentaux mentionner le mot de “propagande” par rapport à la Chine. J’aimerais leur demander: à quoi font-ils exactement référence?», a répliqué le 30 mars la porte-parole du ministère chinois des Affaires étrangères, Hua Chunying.

«Que souhaitent-ils? Que la Chine reste les bras croisés face à cette grave épidémie [...] qui sévit dans les autres pays? Qu’elle reste indifférente?», a-t-elle encore lancé. De fait, la saillie antirusse et antichinoise d’Amélie de Montchalin s’inscrit parmi d’autres déclarations, tout aussi critiques. Le 28 mars, dans une interview pour la presse transalpine, Emmanuel Macron s’en est pris à la médiatisation, excessive selon lui, de l’aide russe et chinoise à l’Italie.
«On parle beaucoup de l’aide chinoise ou russe, mais pourquoi ne dit-on pas que la France et l’Allemagne ont envoyé deux millions de masques et des dizaines de milliers de combinaisons médicales en Italie?», a déploré le Président de la République.

Ce souci de défendre l’intérêt d’une opération datant de mi-mars, portant sur deux millions de masques, une goutte d’eau symbolique, a de quoi surprendre au moment où hôpitaux, médecins de ville et autres soignants en France en manquent encore cruellement.

Autre rappel à la réalité, l’organisation de coordination policière internationales Interpol a désavoué indirectement le gouvernement français en recommandant que les forces de l’ordre se protègent avec des masques contre le coronavirus. Contraints par leur hiérarchie à ne pas se protéger –afin de ne pas créer de frustration dans la population– plus de 300 policiers français ont déjà été contaminés par le Covid-19 à ce jour, et près de 10.000 ont été placés en confinement. Irritée par les leçons et les accusations occidentales et les commentaires visant à minimiser le succès relatif des autorités chinoises face à l’épidémie, l’ambassade de Chine en France avait publié le 27 mars dernier une série de tweets au vitriol.
«Certaines personnes, dans le fond, sont très admiratives des succès de la gouvernance chinoise. Ils envient l’efficacité de notre système politique et haïssent l’incapacité de leur propre pays à faire aussi bien!», avait fustigé la représentation chinoise.

​En cause, selon l’ambassade, le présupposé culturel selon lequel la Chine aurait un avantage, comme «régime» autoritaire, sur les démocraties occidentales. Et d’objecter:
«Puisque la République de Corée, le Japon et Singapour, qui sont des démocraties asiatiques, parviennent à contrôler l’épidémie, pourquoi les vieilles démocraties comme l’Europe et les États-Unis n’y parviennent-elles pas?»

Comme pour donner raison à l’analyse de l’ambassade de Chine à Paris, certains médias ont adopté la rhétorique d’Amélie de Montchalin. 

Pénuries françaises et dépendance vis-à-vis de la Chine

Ce 31 mars, Libération s’est employé à démontrer que c’était non pas l’Occident, mais le «régime chinois» qui s’était érigé en «donneur de leçons», omettant de rappeler que durant deux mois, l’Occident avait commenté en spectateur les autorités chinoises dans leur lutte contre une épidémie inédite. Oubliant aussi au passage que les gouvernement occidentaux, parmi lesquels celui dont faisait partie Agnès Buzyn, n’avaient pas envisagé que le «tsunami» puisse un jour atteindre l’Europe.

Cependant, le débat d’idées et les luttes d’ego s’effacent devant la réalité des besoins concrets en matériel médical. Tandis que l’Europe semble frappée de paralysie, la puissance industrielle et logistique chinoise parle d’elle-même. Faute de sites de production suffisamment nombreux, et après avoir renoncé à maintenir un stock stratégique, sur fond de rigueur budgétaire européenne dans le secteur de la santé, les autorités françaises ont été contraintes de commander un milliard de masques de protection à la Chine.

Afin de les acheminer depuis les villes industrielles de Shenzhen et de Shanghai, quelque 56 rotations aériennes seront nécessaires. Chaque vol devrait permettre le transport de 18,3 millions de masques. Détail notable, Air France, commissionnée pour l’occasion, mettra en œuvre, pour une partie de ces rotations, des avions Antonov de fabrication russe.

Alors que le gouvernement estime les besoins des personnels soignants à 40 millions de masques par semaine, la France ne serait en mesure d’en produire que 8 millions. Ce 31 mars, Emmanuel Macron a annoncé que cet objectif serait atteint dans quelques semaines. Signe que la montée en production est difficile, le chef de l’État n'a pu fixer comme objectif, modeste au regard de l'urgence sanitaire, d’atteindre «l’indépendance pleine et entière» du pays… mais «d’ici la fin de l’année». En outre, la dépendance des fabricants européens vis-à-vis de leurs fournisseurs indiens et chinois ajoute au casse-tête.

Dans un mouvement de délocalisation et de désindustrialisation, les pays européens ont désormais perdu leur indépendance sanitaire. En quelques décennies, la Chine est devenue l’atelier du monde. La pandémie de coronavirus constitue sans doute un moment de bascule dans le soft power: un pays de ce qui fut le tiers-monde vient désormais porter assistance à l’Occident.

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