01 mars 2020

L’abîme de la globalisation




Nous avons déjà signalé (voir PhG, le 15 février et le 26 février 2020) le caractère extraordinaire de la crise Covid-19 par rapport aux épisodes de pandémies habituels. PhG cite les pandémies de la “crise asiatique” (1957) puis de la “crise de Hong-Kong (1968), et il aurait pu citer, plus proche de nous, la pandémie SRAS de 2003 qui, de la même façon, n’eut aucun effet sérieux hors du domaine sanitaire et ne fut en aucun cas le détonateur de rien. Ce dernier cas était cité hier par François Lenglet sur LCI, avec ce commentaire : « Oui, mais en 2003 la Chine faisait 3% du PIB mondial, aujourd’hui elle fait 16% ». D’autres parlent de la Chine d’aujourd’hui comme “l’usine du monde” pour constater que la chose est en panne.

Mais au-delà de ces explications conjoncturellement justes mais que nous jugeons structurellement insuffisantes, ce que nous constatons, et cela comme une nouveauté par rapport aux crises précédentes, c’est l’extraordinaire “solidarité négative” qu’implique la globalisation qui caractérise aujourd’hui, hors de tout contrôle, les relations internationales. Le paradoxe, qui est bien entendu le “paradoxe de la globalisation” car là (dans ce phénomène de la globalisation) se trouve l’explication, c’est que ce nouvel (?) arrangement (?) du monde crée une “solidarité” des effets catastrophiques. Sur le plan “constructif”, les insuffisances de la globalisation sont évidentes, sinon furieuses et agressives. Les tensions internationales sont considérables, beaucoup plus nombreuses et diverses qu’en aucun autre époque dans l’histoire, et presque impossibles à apaiser. La coopération dynamique, celle qui est capable de créer des nouvelles situations pour nous faire sortir de nos impasses, – c’est dire si nous écartons les accords de libre-échange signés aveuglément, – est pratiquement inexistante et la législation internationale est le plus souvent réduite à la loi du plus fort.

Par contre, ce que nous montre la crise actuelle, c’est que ses aspects et conséquences négatives menacent tous les acteurs de la globalisation, soit par effets directs, soit indirectement. Dans ce cas, nous sommes “enchaînés”, comme dans une prison à ciel ouvert et sans barreaux nécessaires puisqu’enchaînés les uns aux autres, derrière une devise qui en rappelle fâcheusement d’autres, – ce pourrait être “la globalisation c’est la liberté”. Il s’agit, si l’on veut, d’un “enchaînement” des acteurs-figurants que nous sommes du fait du “déchaînement de la globalisation” (correspondant au “déchaînement de la Matière”).

Nous avons regardé et écouté les premiers échos du coronavirus, alias Covid-19, d’un œil serein et critique. Il n’était question que de savoir si le gouvernement chinois mentait ou disait la vérité, si les droits des gens étaient respectés, si l’organisation de riposte du gouvernement chinois à l’épidémie naissante était au point, si la croissance chinois reculerait de un, deux ou trois points. Pompeo ricanait ouvertement en réclamant un regime changed’urgence, avec tant de bonhomie qu’on s’interrogeait pour savoir si ce n’était pas ses services qui avaient fabriqué la bestiole Covid-19. Bref, le Système se félicitait bruyamment de sa propre vertu, de sa propre morale, de sa propre démocratie dont les Chinois s’avéraient plus que jamais dépourvus et privés à la fois. Puis brusquement, aidés en cela par le début de l’expansion du virus, nous commençâmes à réaliser que nous étions tous dans la même baignoire, à barboter misérablement, et que le sort des Chinois n’était contenu par aucune barrière, que les chaînes qui nous unissent constituaient le meilleur moyen de partager le même sort éventuellement catastrophique, de connaître les mêmes avatars.

Il est très probable, à notre sens, que c’est évidemment cette réalisation qui a conduit notre perception à passer de la seule crise sanitaire du coronavirus à la crise “détonatrice” Covid-19 déclenchant une réaction “en chaîne” (là aussi) nous faisant passer, ou bien plutôt révélant en plein jour qu’il s’agit en fait de la crise du Système, c’est-à-dire d’une étape supplémentaire, et peut-être décisive comme l’on peut dire de plus en plus pour chaque épisode, de ce que nous appelons la Grande Crise d’Effondrement du Système (GCES). De ce point de vue, les polémiques politiques antichinoises du début ont bien contribué à accélérer cette prise de conscience, en donnant une dimension politique et polémique à la perception, en éloignant cette perception de la neutralité solidaire qui caractérise ce qu’on ressent devant une crise sanitaire.

Dans cette dynamique de la perception, il est évident que les USA jouent un rôle déterminant, bien que Pompeo n’ait pas encore demandé de regime change (aux USA)pour sanctionner la folie de Wall Street de ces derniers jours. Ces quatre-cinq derniers jours, alors que l’enchanteur-TV Trump se trouvait en Inde à tenter de séduire Modi, tout s’est mis en branle pour que les USA en prennent conscience, d’un seul élan d’une psychologie collective étrangement alertée et finalement montrant une fois de plus sa fragilité. Cette prise de conscience, comme d’habitude avec les USA, fit grand bruit, d’autant plus que le président Trump éructait de fureur parce que ses fonctionnaires avaient porté un rude coup au moral des traders de Wall Street et qu’on lui avait abimé son indice du NASDAQ.

Il va être très difficile, c’est-à-dire impossible de se défaire de cette idée, que certains disent à haute voix et que d’autres dénoncent avec une hâte bien suspecte, que nous assistons à une “crise de démonstration” catastrophique du déterminisme du Système, c’est-à-dire de la globalisation pour ce cas, d’un déterminisme qui conduit irrémédiablement à la catastrophe. D’une certaine façon, l’on peut avancer le jugement que nous assistons, en direct, “en temps réel” comme ils disent, “en boucle” comme l’on vit l’attaque du 11-septembre, à l’agonie de la globalisation comme une blessure mortelle percée dans le flanc du Système. C’est dire combien nous pensons que cette affaire ne se résumera pas à un certain nombre de malheureux décès et à une myriade de malades, à la pratique de la quarantaine, au port du masque, aux restrictions de circulation ; c’est à autre chose qu’il faut penser, c’est-à-dire à la possibilité de la nécessité d’un réarrangement du monde dans l’ère du post-coronavirus, – si nous arrivons à bout de cette pandémie.

Comme l’écrit James Howard Kunstler, « Nous n’avons pas vu venir ce truc ». Rassemblant toutes les excentricités et les folies de la situation intérieure des USA et du pouvoir de l’américanisme, – car cette dimension du désordre intérieur et de l’affrontement radical qui le guide est bien en place pour accélérer et renforcer la puissance de la crise, – il les couronne par l’apparition du Covid-19 et retrouve les idées qu’il avait émises deux semaines avant, qui se précisent, qui prennent forme, qui deviennent pertinentes, sinon évidentes

« Cela devient sérieux maintenant. Certains d'entre vous ont peut-être remarqué ce matin que les indices boursiers se dirigent vers la pire ouverture depuis des années. Aujourd'hui, M. Market s’est réveillé, comme Rip Van Winkle, et a découvert que le monde avait changé pendant qu’il dormait. Il y a de fortes chances que les conditions de la vie quotidienne en Amérique se détériorent fortement dans les mois à venir. Depuis janvier, nous avons observé à distance les rues vides de Wuhan et d'autres villes chinoises, pensant que c’était comme une de nos émissions d'horreur sur le réseau câblé. Il n'est pas inconcevable qu'une ville américaine, ou plus d’une, soit soumise à une quarantaine, ou qu’un grand nombre de personnes ne quittent tout simplement pas leur maison pendant un certain temps. Les camionneurs continueront-ils à transporter par camion les choses dont les gens ont besoin ? Nous ne le savons pas. Comment organiser une convention politique dans une telle situation, ou même une élection ? »


Nous n’avons rien vu venir et nous ne savons pas, et nous ne savons rien. Nous sommes irrésistiblement pris de vitesse par les événements qui s’ordonnent, seuls, pour imposer un rangement métahistorique à cette période étrange et extraordinaire que nous vivons. Métaphoriquement, tout se passe comme si la Grande Crise qui attaque le Système cherchait toutes les voies pour le faire, mais aussi pour se signaler à nos psychologies souvent déroutées par une perception faussée ; comme si la crise avait une vie propre et, agissant comme un événement autonome, avait trouvé dans ce cas une voie extrêmement audacieuse et novatrice pour prendre tout le monde, – et notamment le Système, – par surprise.

... D’un point de vue opérationnel, la globalisation est la victime désignée de cet épisode. Nous croyions que la globalisation était au bord de l’abîme et nous réalisons que la globalisation est un abîme où elle est elle-même en train de se perdre. Il va falloir commencer à penser aux choses sérieuses. 

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