22 janvier 2020

Ontologie de cette haine


Je voudrais poursuivre sur la page d’hier de ce Journal-dde.crisis (le texte sur « L’effet Macron-Trump »), en espérant ne pas trop lasser ceux qui s’aventureraient à s’y arrêter. Deux réactions de lecteurs et une observation rétrospective de moi-même sur ce texte m’y conduisent.

• Les réactions des deux lecteurs (dans le Forum du texte) sont les suivantes :

“Épiphénomène” plutôt qu’“effet” (du lecteur “J.C.”) : « Je me demande si [“épiphénomène”] n’est pas le terme adéquat, puisque la rupture phénoménologique [que] nous observons, la catastrophe en cours, aurait été sensiblement la même avec le duo Fillon-Clinton. »
“Politique en cause” (lecteur Serge Laurent) : « Hillary est extrêmement détestée. Il n'y a qu'à voir les commentaires du jour sur ZeroHedge. Fillon aurait fait aussi un bel épouvantail. Son train de vie fastueux aurait fait un beau contraste avec la purge qu'il nous avait promis. Il me semble que c'est les politiques mises en œuvre qui suscitent cette haine... »

• Dans ce texte, j’ai “découvert” (!) que l’idée principale était, à côté de l’extraordinaire intensité de la haine développée contre ces deux personnages (Macron & Trump), l’affirmation que cette haine “pré-existait” à leur apparition dans l’apparat où on les voit, et qu’elle avait besoin d’eux pour s’opérationnaliser. On s’étonnera de l’emploi du verbe “découvrir” quelque chose dans son propre texte, – comme s’il s’agissait du texte d’un autre que je lirais pour la première fois. C’est une réflexion de logocrate : en entamant ce texte, j’ignorais que j’introduirais cette idée, qui m’est venue, pour ainsi dire, d’elle-même ; que j’ai reprise ensuite, parce que, l’ayant “découverte“, je la jugeais aussitôt très fondamentale... Et j’y reviens désormais, c’est dire combien cette “découverte” m’apparaît si importante !

Mais pour rappel, d’abord :

Un premier extrait du texte, où l’idée apparaît avec prudence, employant la formule fameuse de la science de la modernité, avec sa grande et fausse modestie (l'expression “tout se passe comme si”) : « Tout se passe comme si [cette haine] avait préexisté aux deux hommes et s’était collée sur eux dès qu’ils furent élus, je dirais même dès qu’ils apparurent “éligibles” dans les sondages. On pourrait dire aussi : c’est comme s’ils avaient été “choisis” pour que la haine latente mais si puissante que l’on sent dans l’air du temps, puisse trouver comment et sur qui s’exercer... » ;
Plus loin, où l’idée se précise, je dirais presque “d’elle-même”, prenant une assurance peu ordinaire : « C’est pour cette raison, cette haine étant déjà dans l’air, que je crois qu’elle, – oui, je parle de la haine comme d’un sujet agissant, – a conspiré pour faire élire Macron-Trump et avoir, dans chacun des espaces concernés, quelque objet, – oui, je parle de Macron-Trump comme des “objets”, – à se mettre sous la dent. »

Il n’est pas question une seconde pour mon compte de contester les interprétations que font mes deux lecteurs, lesquelles répondent à des jugements raisonnables et sérieux. La précision que j’entends développer ici concerne quelque chose qui échappe, disons pour faire court “à la raison comme productrice de jugement”, – même si l’on peut, et même si l’on doit utiliser la raison pour développer ce qui vous est confié on ne sait d’où, – peut-être “de l’extérieur” comme je l’écris...

Je l’ai précisé au début du texte référencé, d’abord selon une démarche assez vague mise entre parenthèses, que j’ai ensuite mieux comprise (je mets dans la citation le mot qui compte en caractère gras) : « C’est pourquoi j’ai dit que ce constat a d’abord “cherché vainement sa voie”, comme s’il s’agissait d’un avertissement extérieur qui me laissait la charge d’en trouver la cause. Après tout, c’est ce qu’on pourrait nommer une “intuition”. »

L’idée directrice, une fois ma réflexion sur cette “intuition” bien développée à partir de suggestions souvent faites dans divers articles et textes de ce site, est que cette “haine” est un sentiment autonome, une créature extérieure à nos arrangements, qui effectivement pré-existait aux deux personnages sur lesquels elle s’est fixée. Je l’ai déjà écrit et je le répète, l’impressionnant dans cette haine c’est à la fois son « intensité et [sa] durabilité », en un mot sa puissance qui aurait quelque chose de surhumain mais qui bien entendu produirait un effet considérable sur les psychologies humaines. Alors, dira-t-on, quelle est sa cause, – sinon l’évidence, la réaction furieuse, souffrante, blessée, hurlante, à toutes les contraintes, les tortures, les avanies et les sottises que le Système fait subir au monde ?

Ainsi vois-je de mieux en mieux cette situation qui est hors de notre entendement immédiat. Cette accumulation de puissance de haine, – pour une fois dans cette époque vertueuse “haine” prise dans son sens d’inversion vertueuse, comme une sorte de “la-Force” comme il y a dans les récits de La Guerre des Etoiles qui est une référence bien de notre temps, – cette puissance de haine serait ainsi une formidable dynamique antiSystème qui attendait les conditions idéales pour son emploi, c’est-à-dire pour se déchaîner littéralement.

Je ne veux pas dire par là que Macron-Trump soient les cibles de cette haine, – comme s’ils étaient à eux seuls le Système, quelle dérision ! Non, il faut bien comprendre leur rôle, hors des séries et des classements habituels (zombieSystème, antiSystème, etc.) ; ce sont les mediums, les passeurs, les détonateurs qui opérationnalisent cette haine sans le savoir pour la transformer, sans s’en douter, en une dynamique déchaînée qui va contribuer à asséner un coup terrible au Système, – coup final, coup fatal, ou une simple étape de plus dans la bataille qui ne serait pas encore terminée, qui peut le dire ? (Je ne suis pas devin, qu’on se le dise.)

Vous comprenez que, dans ce cas, l’exceptionnalité unique de la puissance de cette haine nécessitait, pour qu’elle se déchaînât avec l’énergie qui importe, un apparat original et non pas des vieux croutons (Fillon, Hillary) ayant déjà tant servi, bien incapables finalement de faire croire qu’ils sont encore capables de susciter un tel sentiment ; car il importe que tout cela soit cohérent, logique, justifié et justifiable à la fois, – l’équilibre de la forme doit compenser l'étrangeté énigmatique de l’origine.

D’où s’explique ce choix de deux personnages improbables, à la fois corrompus, manipulés, arrogants et manipulateurs, sûrs d’eux et incultes, créatures fabriquées, communication et téléréalité, et pourtant créatures assurées de faire trembler le monde, et ainsi de suite, – mais, et c’est ceci qui importe, créatures nouvelles dans ce rôle, dans cette tragédie-bouffe, du jamais-vu !... Il fallait du neuf, de l’absolument inoxydable dans ce qui avait précédé, n’ayant que peu ou mal servi, méconnaissables, venus d’ailleurs comme des météorites et installés au milieu de la scène, en pleine lumière, là où l’immense et incroyable haine allait pouvoir se déchaîner sans qu’on pût la soupçonner d’en faire vraiment un peu trop. Vous comprenez, il fallait, il faut que tout le monde y croit, comme moi-même en ce moment. Le simulacre, – là aussi inversion vertueuse, – a jusqu’ici merveilleusement fonctionné, aussi bien sur la scène américaniste que sur la scène française, entre ces deux pays qui sont au fond si complètement opposés, qui sont dès l’origine si complètement proches.

Mais ne vous y trompez pas : la cible de ce déchaînement qu’est cette haine, car ce qui compte est la puissance bien plus que la justification du sentiment dans cette occurrence, – la cible c’est le Système, – rien d’autre et rien de moins.

Journal dde.crisis de Philippe Grasset 

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