27 novembre 2019

Le pire scénario au Liban : la guerre civile


Beirut, Lebanon, By Elijah J. Magnier: @ejmalrai 

Au Liban, le secrétaire général du Hezbollah, Sayyed Hassan Nasrallah, a averti que les manifestations anti-gouvernementales en cours pourraient conduire au «chaos, à l’effondrement et à la guerre civile». Quel est le scénario d’une guerre civile ? Est-ce une possibilité réaliste ?


Le peuple libanais pense que le soulèvement actuel a été déclenché par les taxes mensuelles imposées à l’application de messagerie WhatsApp. En fait, il ne s’agissait que de la plus récente d’une série de mesures, à commencer par les sanctions américaines imposées aux banques libanaises et aux personnes fortunées accusées d’avoir des liens avec le Hezbollah. Des rumeurs – confirmées plus tard par l’administration américaine – se propagent au Liban selon lesquelles davantage de sanctions sont en préparation et devraient toucher plus de banques et d’alliés libanais [du Hezbollah] parmi les groupes chrétiens de la société libanaise. De nombreux riches Libanais et des gens de la classe moyenne ont paniqué devant les conséquences des attaques américaines visant le pays avec encore plus de sanctions, déstabilisant le système bancaire et détruisant la confiance, créant ainsi un risque de fuite de capitaux. De nombreux Libanais ont retiré leurs liquidités des banques et ont transféré leurs avoirs en dehors du pays.

Malgré des démentis répétés, le président libanais Michel Aoun a exercé de fortes pressions sur la banque centrale pour maintenir la valeur de la lire libanaise à 1 500 lires pour un dollar, au lieu de la laisser monter en flèche à un taux attendu de 3 000 à 5 000 lires pour un dollar. Cela aurait eu des conséquences sur la réputation du président, mais surtout sur la monnaie locale d’un pays qui utilise le dollar comme base pour chaque achat, même dans un café ou un supermarché. En outre, la dette libanaise de 85 milliards de dollars, dans un pays infesté de politiciens corrompus, et dans un pays qui importe, annuellement, 16 milliards de dollars pour 2 milliards de dollars d’exportations, cette balance commericiale étant à elle seule un fardeau pour la lire libanaise. Le déficit et la dette se rapprochent de 155% du produit intérieur brut.

Il y a environ 6 millions de Libanais dans le pays, mais entre 8 et 9 millions vivent à l’étranger. De nombreuses familles dépendent du soutien financier de leurs proches. Mais depuis la persécution stricte et continue des États-Unis contre le Hezbollah et ses partisans, aucun Libanais n’ose envoyer d’argent au Liban de peur d’être accusé de «soutien au terrorisme». Les mesures américaines n’ont pas affecté le Hezbollah en tant qu’organisation qui reçoit régulièrement des fonds de l’Iran. Elles ont, toutefois, touché la société libanaise – y compris ceux qui soutiennent le Hezbollah – et le commerce, qui a considérablement ralenti.

L’activité immobilière a presque cessé avec une dévaluation significative des actifs libanais dans ce secteur. Les petites entreprises ont fermé leurs portes et les gens ont du mal à joindre les deux bouts. L’électricité fait régulièrement défaut, ce qui ouvre la voie aux entreprises de groupes électrogènes, mais crée un fardeau pour les familles libanaises, qui doivent payer deux factures chaque mois. C’est la même chose pour l’eau potable dans tout le pays. L’infrastructure est faible, la collecte des ordures et le recyclage sont sporadiques, le trafic est dense, la mer est contaminée et le prix des marchandises augmente, avec peu de contrôles par le gouvernement.

L’accumulation de dysfonctionnements dans presque tout le Liban pousse les Libanais à s’unir et à se rebeller contre un système politique malsain, et pire encore, sectaire. Cette masse critique rend la société libanaise très vulnérable au pire des scénarios.

De nombreux pays du Moyen-Orient ont cessé leur soutien financier habituel au Liban pour plusieurs raisons. L’accusation de «gouvernement contrôlé par le Hezbollah» est un facteur important. En fait, à cause des récentes guerres au Moyen-Orient – Syrie, Irak et Yémen – les alliés de l’Iran ont largement contribué à l’échec des projets de changement de régime menés par les États-Unis et les pays du Golfe, donnant le dessus à de puissants acteurs non étatiques, soutenant des objectifs similaires à ceux de l’Iran.

Les États-Unis et l’Arabie saoudite en ont marre de «l’Axe de la résistance» : le Hezbollah au Liban et Hashd al-Shaabi en Irak. En aucun cas, ils ne permettront l’expansion de ces groupes, de leurs armes de précision, et de leur puissance militaire révolutionnaire non loin d’Israël. Chaque occasion d’affaiblir cet axe a été utilisée. Il ne reste qu’une chose : la guerre civile.

Le secrétaire général du Hezbollah, Sayyed Hassan Nasrallah, a averti que les manifestations antigouvernementales en cours pourraient conduire à «un chaos, un effondrement et une guerre civile». Quelles sont les perspectives réalistes d’une guerre civile ?

L’armée libanaise reçoit des armes légères – le Liban n’est pas autorisé à recevoir des armes défensives ou offensives qui pourraient empêcher les violations continues de son territoire par Israël – de la part de donateurs américains et britanniques. Ils forcent l’armée à stocker les armes reçues loin de la zone de contrôle du Hezbollah ; l’armée libanaise se conforme aux souhaits des donateurs, amassant des armes principalement dans la zone chrétienne du Liban.

Le scénario de guerre civile n’est qu’une possibilité, mais ne peut être ignoré. Rien n’est joué, mais certaines parties pensent que les États-Unis et l’Arabie saoudite n’attendent que l’opportunité de le provoquer.

Il ne fait toutefois aucun doute que la direction prise par le Liban ne fera que rendre le Hezbollah plus fort que jamais. L’Iran met au point des armes plus sophistiquées pouvant être utilisées par la guérilla et partagées avec des alliés au Liban, en Irak, en Syrie et au Yémen. Par conséquent, la seule possibilité de distraire le Hezbollah et de détourner l’appui dont bénéficie l’organisation serait de l’engager dans une guerre civile.

L’Arabie saoudite n’envoie plus d’argent au Liban parce que le Premier ministre Saad Hariri refuse de prendre une position ferme contre le Hezbollah. Hariri ne peut pas accepter les souhaits américano-saoudiens car le Hezbollah et ses alliés ont le dessus et la majorité au parlement. Mais les États-Unis et l’Arabie saoudite peuvent injecter beaucoup d’argent au Liban, comme en Syrie, pour tenter d’atteindre leur objectif – retourner une grande partie de la population contre le Hezbollah – même si l’issue n’est pas garantie.

Si cela se produit, le meilleur candidat pour prendre les armes pourrait être Samir Geagea, l’ancien allié d’Israël, qui est aujourd’hui financé par l’équipe américano-saoudienne contre le Hezbollah. Dans ce cas, et si le cours des événements mène à une autre guerre sectaire, entre le Hezbollah et les «Forces libanaises» pro-américaines – parallèlement à celle en Syrie – les alliés du Hezbollah n’hésiteront pas à intervenir. Le Hezbollah sera le protecteur des chrétiens qui ne font pas partie des forces de Geagea, et qui jouent un rôle essentiel en matière d’équilibre, non seulement au Liban, mais également dans l’ensemble du Moyen-Orient.

L’Iran a amené en Syrie des alliés du Pakistan, de l’Irak, de l’Afghanistan, du Soudan et du Liban. Les mêmes alliés qui se trouvent encore en Syrie peuvent facilement passer au Liban pour soutenir le Hezbollah.

De nombreuses questions se poseront dans ce cas : qu’adviendra-t-il de l’armée libanaise ? Si le Hezbollah et ses alliés prennent le contrôle de l’armée, le monde va-t-il boycotter et encercler le Liban comme il l’a fait avec le Hamas à Gaza ?

L’armée libanaise, sous sa direction actuelle, ne peut intervenir directement en faveur d’une partie ou de l’autre. Cependant, ses officiers seront divisés et des initiatives personnelles seront prises, comme lors de la guerre civile de 1975-1989 au moment de la division de l’armée. Les États-Unis exerceront leur influence pour soutenir les membres de l’armée qui combattront le Hezbollah, sur le schéma de l’Armée syrienne libre en Syrie.

Et si le Hezbollah et ses alliés chrétiens l’emportent, la réponse est simple : toute guerre va certainement impliquer la Russie, une superpuissance installée de l’autre côté de la frontière libanaise en Syrie, pour mettre fin au conflit, et certainement pas les États-Unis. Moscou a réussi en Syrie et peut réussir à contrecarrer les plans de changement de régime américain au Liban. Il peut développer les gisements de pétrole et de gaz du Liban et empêcher Israël de violer sa souveraineté, apportant ainsi plus de stabilité à la région et empêchant toute exacerbation du conflit palestinien.

Sur le plan économique, l’Iran construit des installations électriques et médicales et développe l’industrie pharmaceutique en Syrie. Il est impatient de faire la même chose au Liban. L’Iran a déclaré qu’il était prêt à fournir des armes à l’armée libanaise. La Russie a renouvelé son offre de faire de même – en vain à cause des pressions américaines sur le Liban. L’Iran, la Russie et la Chine peuvent également développer des routes, des moyens de communication, participer à la reconstruction du pays et faire oublier les infrastructures médiévales du pays. La Route de la soie et un service ferroviaire entre toutes les villes libanaises et le monde extérieur sont sur la table depuis la Chine, prêts à démarrer lorsque l’embargo américain sur la relation libano-chinoise sera levé.

Le Hezbollah restera plus fort que jamais, seule garantie du Liban contre les attaques israéliennes. La Russie a sa propre politique et voudra peut-être garder une certaine distance dans la lutte Hezbollah-Israël. Le Hezbollah peut lancer des missiles contre Israël sans craindre une opposition interne.

Il est faux de dire qu’une guerre civile au Liban se ferait au détriment du Hezbollah, bien au contraire ! Certes, déclencher une guerre civile n’est pas dans l’intérêt du Hezbollah, car les Libanais en ont assez de la guerre. Cependant, si – et quand – un tel conflit lui est, ou sera, imposé, le Hezbollah ne sera pas vaincu. La question demeure : les États-Unis sont-ils conscients qu’avec chaque erreur qu’ils commettent, ils poussent le Liban dans les bras du Hezbollah ?

Elijah Magnier

Traduit par jj, relu par Hervé pour le Saker Francophone

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