01 décembre 2018

L’ordre libéral international n'existe pas...



 Quand un analyste politique prend enfin conscience de la réalité politique du moment, cela donne cet article : 

Le Saint Empire romain, dit-on souvent, n’était ni saint, ni romain, ni un empire. On pourrait dire la même chose de ce qu’on appelle l’« ordre international libéral » – Il n’est ni libéral, ni international, ni en ordre. C’est peut-être un peu injuste, mais il n’est pas déraisonnable de se demander si le système qui régit les relations internationales est vraiment ce que les partisans de « l’ordre international libéral » imaginent (valeurs démocratiques, libre-échange, institutions internationales, droit international et autres).
Quelle que soit la réponse, beaucoup de gens disent que le système actuel est en crise en raison de la résurgence de la Russie, de la montée de la Chine et du populisme d’extrême droite en Europe. Bien sûr, si l’ordre international libéral n’existe pas, il peut difficilement être en crise, mais les discussions à ce sujet sont néanmoins révélatrices car elles nous en disent long sur la façon dont les partisans de ce système le voient vraiment.

Ces pensées me sont venues à l’esprit après avoir assisté aujourd’hui à une conférence donnée par John Herbst et Daniel Fried. Herbst a été à un moment donné ambassadeur des États-Unis en Ukraine; Fried était secrétaire d’État adjoint pour l’Europe. Les deux hommes travaillent maintenant pour l’Atlantic Council, et leur conférence correspond à ce que l’on peut attendre de cette organisation : « agression de la part du Kremlin, agression venant du Kremlin » et « c’est la faute au Kremlin », avec des références occasionnelles à « l’agression russe », et à des concepts tels que « le régime de Poutine, kleptocratie corrompue, guerre hybride » et « la doctrine Gerasimov ». Il est frappant de voir comment des hommes ayant une si grande expérience diplomatique peuvent avoir une vision aussi simpliste des affaires internationales, où les ennemis qu’ils ont choisis sont entièrement responsables des problèmes du monde et ne sont apparemment motivés que par la malice plutôt que par tout type d’intérêts légitimes dont nous pourrions avoir à tenir compte.

Mais c’est comme cela. En cours de route, Herbst et Fried avaient beaucoup à dire sur l’« ordre international libéral », qu’ils estimaient menacé pour toutes les raisons mentionnées ci-dessus. Et puis Herbst a dit quelque chose d’intéressant. Parlant de l’Ukraine, il s’est dit confiant que la réforme se poursuivrait même si l’actuelle dirigeante Ioulia Timochenko remportait l’élection présidentielle ukrainienne de l’année prochaine. Timochenko mène une campagne basée en partie sur le rejet d’une grande partie du programme de réforme proposé [par l’Occident, NdT]. Mais, a souligné Herbst, l’Ukraine a désespérément besoin d’argent. Nous n’avons donc pas à nous inquiéter, dit-il, car l’Occident peut utiliser le FMI « pour la frapper à la tête » (ou des mots équivalents) et forcer Timochenko et le Parlement ukrainien à adopter les réformes que l’Occident juge nécessaires.

Et voilà « l’ordre international libéral ». Sans le vouloir, Herbst a dévoilé le pot aux roses en nous disant quelque chose d’important sur la façon dont les membres de l’establishment occidental voient à quoi servent les institutions internationales – non pas à faciliter les efforts des gouvernements étrangers pour mettre en place les politiques qu’ils envisagent, mais comme des outils de l’Occident pour les forcer à faire ce que l’Occident veut qu’ils fassent. En d’autres termes, l’ordre international libéral n’est pas vraiment international, mais une extension de la puissance occidentale. Comme vous le remarquerez, il y a aussi très peu de choses qui sont « libérales » sur ce point. Forcer des gouvernements étrangers à prendre des mesures alors qu’ils ont été élus afin qu’elles ne soient pas prises n’a pas grand-chose à voir avec la démocratie. (Bien que ce ne soit pas exceptionnel – pensez aux Grecs, par exemple.) Et il est aussi difficile de voir comment tout cela est compatible avec la notion de liberté ; après tout, vous n’êtes pas vraiment libre si vous devez faire ce que des gouvernements étrangers vous demandent de faire. Quels que soient ses principes théoriques, ainsi mis en pratique, l’ordre international libéral n’est qu’un mot codé pour désigner ce que la gauche préfère appeler « impérialisme ».

Et c’est une honte. Au fond, je suis un libéral-démocrate occidental typique. Je crois aux principes théoriques de l’ordre international libéral – libre-échange, institutions internationales, respect du droit international, etc. Dans une certaine mesure, je pense que ces principes devraient faire effectivement partie de la pratique du système international, et ce serait formidable s’ils pouvaient être pratiqués d’une manière encore plus parfaite. Mais ce ne sera pas le cas si les États les plus puissants ne les respectent pas. Ne vous méprenez pas. Je ne dis pas que la réforme en Ukraine est une mauvaise idée. Mais vous ne pouvez pas prêcher la liberté, la démocratie, et tout le reste, si ce que vous pratiquez est quelque chose de très différent. Quand « ordre international libéral » n’est qu’un code pour dire « cassez lui la gueule » jusqu’à ce qu’elle fasse ce que nous voulons, l’ordre international libéral est un problème. Et la racine du problème n’est pas extérieure, elle est intérieure.

Paul Robinson

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