27 août 2017

“Président Mattis”, ou la paralysie étoilée


Alexander Mercouris revient, en l’étayant fortement et d’une façon convaincante, sur sa thèse selon laquelle ce sont les généraux qui, à Washington D.C. aujourd’hui, détiennent le pouvoir. Il avait déjà été question de cette thèse dans le Journal-dde.crisis du 19 août 2017, exposée de cette façon (et appréciée dans un sens peu favorable par PhG) : « Mercouris pense que, même si Bannon n’a pas apporté grand’chose durant ces sept premiers mois de l’administration Trump, son départ va définitivement libérer la voie pour un contrôle complet de la Maison-Blanche par les militaires, leur assurant indirectement un contrôle complet de la direction politique des USA. »

Cette fois, Mercouris nomme le grand gagnant : le général Mattis, qui tient le Pentagone et trouve deux relais puissants à la Maison-Blanche pour “contrôler” Trump : le Général Kelly comme chef de cabinet de Trump, le général McMaster comme conseiller du président pour la sécurité nationale et président du NSC. Selon Mercouris, le Pentagone est à peu près la seule entité de sécurité nationale à “bien” fonctionner, le département d’État et la CIA étant en pleine crise pour des raisons de manque de personnel de direction de la bureaucratie suite à une purge de Tillerson qui ne rêverait que de quitter son poste à la direction dudépartement d’État, et d’affrontement interne direct à propos des relations de l’Agence avec Trump (pour la CIA, cela). Mattis reste donc l’homme qui, avec les relais qu’il faut, dirige de facto la politique extérieure des USA ; cela suffit assez logiquement à Mercouris pour le designer comme le “président Mattis”.

Bien que cette thèse soit encore une fois bien étayée, dans tous les cas du point de vue technique et structurel, nous la jugeons plus que jamais inappropriée. Nous observons que, paradoxalement, Mercouris nous donne tous les arguments pour penser de cette façon... En effet, on ne peut échapper à l’observation qu’il y a un caractère a priori paradoxal dans sa thèse selon laquelle les militaires ont pris le pouvoir et que Mattis l’exerce en leur nom en raison de sa position et de son autorité ; nous disons “a priori” parce qu’il nous semble que cette thèse est déplorée par celui qui l’émet, c’est-à-dire qu’il ne peut approuver une telle confiscation du pouvoir qui revient au président Trump selon une position bien connue chez Mercouris d’adversaire de la politique belliciste de type-neocon ... Or, dans l’analyse que Mercouris fait notamment dans les quatre/cinq grandes zones ou théâtres des grandes crises extérieures, l’action des militaires US (Mattis) est à la fois contrôlée et assez bridée en général, plutôt marquée par la mesure et par la circonspection ; un peu excessive pour l’affichage de l’existence de la puissance US là où aucune risque d’affrontement sérieux avec les puissances sérieuses (Russie, Chine) n’existe ; extrêmement prudente et retenue là où existe un risque de confrontation directe avec les deux puissances en question. Bref, tout le contraire d'une “neoconization”...

L’analyse de Mercouris porte sur cinq théâtres principalement : la Syrie et le Moyen-Orient, en cela l’Iran compris ; l’Afghanistan ; l’Europe, Russie comprise bien entendu ; la Corée du Nord et tout son environnement, et principalement la Chine bien entendu ; les agitations navales très nombreuses dans le Pacifique Occidental, dans les mers proches de la Chine et notamment la Mer de la Chine du Sud. Suivant l’analyse que nous offre Mercouris, on décrit chacune de ces zones et l’action, essentiellement sinon exclusivement selon une “diplomatie” militaire, avec les seuls instruments des forces armées, – le secrétaire à la défense Mattis étant dans ce cas tout à fait en accord logique avec le Général Mattis...

• Le Moyen-Orient (Syrie, Iran, etc.). Mattis a pris tous les leviers de contrôle de la zone, c’est lui qui y déploie l’activité diplomatique (sic) la plus intense avec voyages, déplacements, rencontres, etc. Les militaires “au pouvoir” ont “purgé” le NSC d’hommes qui auraient été nommés (?) par Trump, dont on ne sait s’ils sont vraiment “des hommes de Trump”, c’est-à-dire acquis à ce que l’on croit être les conceptions de Trump ; on excusera ces incertitudes diverses, correspondantes aux diverses agitations en sens divers du personnage (Trump), concernant ses conceptions... En fait il s’agit essentiellement de faucons proches des neocons (sic) et d’Israël, qui voulaient l’attaque de l’Iran. Mattis ne veut rien de semblable comme, de même, il semble avoir manœuvré pour retirer les USA de tout engagement fâcheux en Syrie, laissant les Russes faire le travail principal puisqu’ils ont l’air de bien le faire, et concentrant l’action US dans la région contre Daesh. Du coup, on ne peut que se féliciter de l’action de Mattis et noter qu’elle n’est vraiment pas très différente de celle que semblait prôner Trump durant sa campagne, et même depuis, – sauf pour l’Iran, où Mattis bloque l’obsession anti-iranienne stupide de Trump et de son entourage...

« As a trained soldier it is clear that General Mattis has no time for regime change adventures in Syria which might result in a military confrontation with the Russians, and that he is unenthusiastic about confronting Iran, a policy which also comes with very high risks.

» Back in June two Flynn holdovers in the National Security Council – Ezra Cohen-Watnick and Derek Harvey – are known to have pushed for the US to “confront” Iran and its “proxy forces” in Syria, a proposal which had it been implemented would have risked a head on clash in Syria with the Russians. General Mattis would have none of it, and both Cohen-Watnick and Harvey have now been sacked.

» Harvey incidentally was also one of the strongest voices within the Trump administration in favour of the missile strike on Syria’s Al-Shayrat air base in April.


» The end result is that the Trump administration has not backed out of the nuclear agreement with Iran as many expected, whilst in Syria General Mattis has quietly redirected the US effort away from trying to achieve regime change towards its stated goal of destroying ISIS. »

• Concernant l’Afghanistan, Mattis est bien un faucon selon la tradition, comme tous les généraux. Il a “convaincu” le président d’un renforcement pour lancer une offensive militaro-humanitariste du type qui a déjà été lancée un nombre incalculable de fois sur la planète, et en Afghanistan notamment, pour des résultats catastrophiques avec une régularité remarquable. Quel est le but de Mattis, selon Mercouris ? Il cède la plume à l’expert académique canadien Paul Robertson qui a brillamment expliqué ce que Mercouris décrit comme la volonté du Général Mattis « de ne pas laisser le souvenir du soldat qui présiderait à la plus grande défaite des USA depuis le Vietnam. Pour cela, il fera en sorte que la guerre en Afghanistan se poursuive indéfiniment dans l’espoir que quelque chose se modifie [en faveur des USA]. » Voici, citée, l’explication de Robertson de cette stratégie qu’on définirait comme celle de “la tête de l’autruche dans le sable” renforcée par celle, très dynamique, du “un pas en avant deux pas en arrière de l’écrevisse”...

« The motivation [regarding the ‘new strategy’ in Afghanistan] has been brilliantly explained by the Canadian academic Paul Robinson

» So, the strategy is to use military power to create the conditions for a political settlement with the Taleban, even though it has so far utterly failed to achieve that, and even though ‘nobody knows if or when that will ever happen.’ And this is what constitutes ‘grown-up’ thinking? At the end of the day, Trump’s announcement amounts merely to a statement that withdrawing will bring untold disaster, and therefore we have to persist, because, well, you know, it will be bad if we don’t. There is nothing in this announcement which suggests how Trump or his advisors imagine that this war will end. They are as clueless as Obama and Bush before them, and so are just carrying on doing the same thing over and over.

» Why do they do this? The answer is that the financial costs of the war are dispersed over a vast number of people, so that nobody actually notices them, while the human costs are concentrated in a small segment of the population – the military – which the rest of the people can safely ignore (and at the current tempo of operations, the number of Americans dying in Afghanistan is quite low). Politically speaking, continuing the war is relatively cost-free. But should America withdraw, and something then goes wrong, Trump and those around him will be held to blame. It is better therefore to cover their backsides and keep things bubbling along as they are until the problem can be passed onto somebody else. This is a solution in terms of domestic politics, but it’s not a solution in terms of the actual problem. »

• L’Europe : sur ce théâtre, Mattis poursuit avec alacrité et entêtement la “stratégie” que poursuivent les USA/l’OTAN depuis le début de 2014 et la crise ukrainienne. Il s’agit d’une intense gesticulation sur les frontières de la Russie, des menaces régulièrement brandies, d’une provocation permanente à coups de manœuvres, de déploiements d’unités à effectifs limitées bien entendu, du déploiement de dix chars ici, de cinq là, et bien sûr de l’archi-manœuvre de provocation que constituent les bases de missiles antimissiles. Manifestement Mattis ne veut rien de neuf en Europe par rapport au comportement inepte des USA/de l’OTAN depuis trois ans, selon le calcul que les USA doivent maintenir le statut de superpuissance et qu’ils peuvent le faire en Europe en toute “sécurité”, – si l’on peut dire, – parce qu’il n’y a aucun risque de confrontation, parce que ni la Russie ni les USA ne veulent entendre parler d’une confrontation directe entre eux sur un théâtre aussi sensible et explosif que l’Europe...

Plus c’est dangereux, plus on s’agite parce que l’on est persuadé que, des deux côtés, chacun connaissant le danger, on saura exactement où il importe de ne pas aller trop loin... C’est une sorte d’étrange paralysie dans une politique de la provocation permanente qui serait figée dans la certitude que personne n’y cédera tant les enjeux sont élevés : c’est là sans nul doute qu’on trouve l’archétype de la paralysie et de l’impuissance US dans l’extrémisme de l’agitation que certains experts trouveront sans doute habile pour maintenir le statut de superpuissance des USA... Une telle ineptie, – “la statut de superpuissance des USA”, – a encore cours de nos jours.

« As a military officer General Mattis surely knows that these forces are too small either to threaten Russia or to defend themselves in the event of a Russian attack (see the comments of retired US Colonel Douglas Macgregor in this article in Politico). The fact that General Mattis is however pressing ahead with these provocative displays – deeply infuriating as they are to the Russians, to whom they serve as a constant reminder of the broken promises the US gave them when the USSR broke up – shows that despite all the overheated talk coming out of the US of ‘Russian aggression’ he does not believe that a war in Europe is imminent.


» In an indication of how far General Mattis is prepared to go in provoking the Russians in Europe, that he is now talking openly of the possibility of sending arms to the Maidan regime in Ukraine, reversing the previous policy not to send arms, which was agreed upon by both Barack Obama and by Donald Trump. Indeed Trump – the US’s constitutionally elected President – famously even deleted the proposal to send Ukraine arms from the Republican Party’s platform during the Republican Party’s Convention last year.

» In floating this extraordinarily bad idea General Mattis is of course also ignoring the public opposition to it of the US’s most powerful ally, the German government.

» The fact that sending arms to Ukraine will not change the military balance there (see the Saker’s excellent discussion of this subject), but does greatly increase the risk of war, appears not to worry General Mattis at all given that Ukraine is a theatre where the US is not directly involved. »


• On mettra ensemble la rubrique Corée du Nord-Chine et la rubrique nuisances navales dans la Mer de Chine du Sud (d’ailleurs caractérisée essentiellement par des collisions de l’US Navy avec des navires marchands et innocents). En effet, Mattis y suit la même pseudo-stratégie coordonnée de prudence lorsqu’il y a un risque réel et de provocation lorsqu’il n’y en a guère (vis-à-vis de la Chine dans ce cas).

« Here again we see the same pattern at work as in Syria and Europe. Just as General Mattis is not prepared to risk a head-on clash with the Russian military in Syria, but is willing to act in the most provocative way imaginable against Russia in Europe, so General Mattis is not prepared to risk a head-on clash with China in the Korean Peninsula, but is willing to act in the most provocative way imaginable against China in the South China Sea. As is the case in Europe, this is because General Mattis presumably doesn’t believe that the risk of an armed clash with China in the South China Sea is a real one. »

Mercouris estime qu’il s’agit là exactement de ce qu’on peut attendre d’un soldat US aujourd’hui : l’agressivité extrême là où quasiment n’existe aucun risque, et prudence extrême là où un risque existe (toujours vis-à-vis des deux puissances : Russie et Chine). Cela conduit Mercouris à poser la question de la stratégie, ou bien encore, selon des termes plus simples et plus abrupts : à quoi tout cela sert-il ?

« What is wholly absent is any sense of a larger strategy.

» In no sense does General Mattis seem to have a policy either for Russia or China or for dealing with the separate crises in Afghanistan, Korea or the Middle East. Instead he improvises reactively – as might be expected of a soldier – in each case doing so without any sense of the interconnections between the various crises which confront him, or of the paradox of the US seeking Russia and Chinese help in the Middle East and the Korean Peninsula whilst simultaneously striking against Russian and Chinese interests in Europe and the South China Sea.


» Needless to say, in respect to Grand Strategy – thinking about the Chinese-Russian alliance and looking for ways to respond to it – General Mattis can come up with nothing at all. So far as he is concerned, it is enough that China and Russia are adversaries of the US, so he sets out in each case to confront them where he feels he can, without giving any thought to how this may make them work more closely together against US interests. »

Enfin, un rapprochement est fait par Mercouris entre les USA aujourd’hui et l’Allemagne de l’immédiat avant-guerre de 1914, lorsqu’effectivement le Grand Etat-Major Impérial occupait une place prépondérante dans la conduite des affaires.

« ... I pointed out that the closest parallel was with Germany in the run up to the First World War, where the dysfunctional political system also left the military in a position of de facto leadership.In the case of pre First World War Germany the military also adopted an essentially technical piecemeal approach to Germany’s problems, alternating extreme aggressiveness with botched and ill thought out attempts at conciliation. The result was that in 1914 Germany found that all the other important Great Powers of Europe except for Germany’s Habsburg satellite were ranged against it.

» Under the de facto leadership of General Mattis the same appears to be in the process of happening to the US. »


Ce rapprochement est à notre sens très sollicité et contestable. Cette position prépondérante effective du Grand État-Major allemand ne résultait nullement d’un pseudo-“coup” comme dans le cas de Trump, mais plutôt des effets d’une orientation incertaine de Guillaume II, certes peu partisan de la guerre mais par ailleurs adepte du pangermanisme, cette même doctrine vivante, offensive et très active, reposant sur des concepts culturels et raciaux très puissants, qui animait les conceptions des militaires. Le grand État-Major restait entièrement sous l’autorité du Kaiser même s’il l’influençait fortement. Aujourd’hui, à Washington et dans les entreprises de Washington, il n’y a pas de doctrine dynamique, mais une situation statique mondiale caractérisée par cette prolifération monstrueuse et ossifiée de bases qui sont le plus souvent des charges que des avantages offensifs.

L’Allemagne de 1914 était en pleine expansion d’une dynamique à la fois postmoderne (industrielle, culturelle) et raciale, un peu comme une doctrine progressiste-sociétale que les militaires eux-mêmes favorisaient (rôle des homosexuels, y compris dans l’armée), mais qui s’appuierait à l’opposé du cas US sur un suprémacisme conquérant que toute la “base intellectuelle” de l’Allemagne partageait. La situation du Pentagone, toute entière prudente, peureuse, sans aucune stratégie, défensive et évitant tout conflit, est à cet égard l’opposé. Quant à l’“isolement” de l’Allemagne en Europe que Mercouris compare à l’“isolement” US, il en est l’exact contraire dans son ontologie.

La suprématie US est celle d’un “empire“ en cours de dissolution, le suprémacisme allemand de 1914 résultait d’une puissante et triomphante suprématie dynamique qui tendait à écraser toutes concurrence. L’Allemagne de 1914 n’avait pas en face d’elle une Chine et une Russie aussi militairement dynamiques ; même la puissance anglaise se serait bien arrangée de cette puissance allemande si l’Allemagne n’avait pas prétendu, dès la fin du XIXème la concurrencer dans le domaine de la puissance navale. Comme le montre magnifiquement Modris Eksteins dans son Sacre du Printemps (voir aussi cette référence dans La Grâce de l’Histoire), l’Allemagne déployait une surpuissance pleine d’entrain et de bonheur, et l’entrée en guerre fut saluée par un enthousiasme remarquable, notamment des intellectuels, et surtout par ceux qu’on désignerait aujourd’hui comme progressistes-sociétaux. Aux USA, ce n’est pas le vertige du bonheur suprémaciste qui domine, mais plutôt le désarroi, l’angoisse, la confusion mentale et la pathologie de la psychologie, la chasse obsessionnelle de l'“ennemi intérieur”, la haine entre progressistes-sociétaux et populistes-traditionnalistes, le sentiment de la paralysie et de l'impuissance.
Politique extérieure, voie de garage

Ce qui conduit notre réflexion à son terme, une fois exposée cette hypothèse extrême des “généraux au pouvoir”, – hypothèse certes pas fausse et bien argumentée, sauf que le pouvoir n’existe plus, – c’est une remarque que nous avons déjà faite et que nous allons développer... La remarque, du 23 août 2017...

« ... [L]a politique d’agression et d’expansionnisme [US] n’a plus vraiment d’importance et [...] elle est d’ailleurs de plus en plus paralysée sur ses divers fronts par les faiblesses de l’appareil militaire US, par les divisions entre les services et les agences, par les divisions entre pays du bloc-BAO, par la puissance des positions installées par les Russes et leurs alliés... [...] Le point qui apparaît de plus en plus fondamental, qui a été esquissé plus haut, est bien l’importance décroissante, et décroissant à à une vitesse vertigineuse de la politique extérieure, de l’agression expansionniste type-neocon ; non seulement, comme on l’a dit, pour des raisons stratégiques, technologiques et politiques objectives, mais également pour la raison fondamentale qu’on atteint aujourd’hui aux USA, dans le cours de la crise évidente de la situation intérieure, à l’intensité, à la puissance, à la signification ontologique et eschatologique du cœur de la Grande Crise Générale d’effondrement du Système. »

Aujourd’hui, toute la politique extérieure est gelée dans une sorte de théâtre où l’on trouve des crises figées et irrésolues, des postures agressives pour la seule communication, des prudences extrêmes et des arrangements semi-secrets avec ceux qu’on dénonce comme des ennemis insupportables, une tendance écrasante à ne rien changer là où c’est possible et là où c'est impératif, etc., – et tout cela interprété en termes essentiellement sinon exclusivement militaires. La chose militaire sert justement à brider tout ce que la situation pourrait engendrer d’agressif et d’expansionniste, et simplement utilisée pour geler les choses en l’état.


On parle ici pour les USA, mais cela vaut pour tout le monde finalement parce que tout le monde, dans les relations internationales, est paralysé par la paralysie chaotique et spasmodique de la crise intérieure US. La surpuissance US eest complètement impuissante et tout le reste, après tout se contentant de l’absence de risque extrême, s’aligne sur cette posture.

• Les Russes ont finalement compris et, désormais, le visage de Poutine qu’on voit en photos est marquée d’une ironie lointaine et presque amusée devant le spectacle de son “partenaire” US. Lavrov se fiche bien de rencontre Tillerson, ce dernier trop occupé par ailleurs à réorganiser le département d’État et qu’on dit au reste découragé et proche d’être sur le départ d’ici la fin de l’année. On nous a avertis depuis trois semaines que les Russes, quand ils y jettent un coup d’œil, observent le soap opera de “D.C.-la-folle” avec un haussement d’épaules. « “Personne n’y prête plus d’attention, ni n’attend la moindre amélioration”, déclare une source proche du gouvernement russe, selon Reuters le 8 août 2017... Employant un vieux dicton pour décrire comment les officiels à Moscou voient les turbulences à la Maison-Blanche, le source dit sentencieusement : “les chiens aboient, la caravane passe”... »

• La Chine, qui ne cherche rien tant qu’une situation apaisée où elle pourrait affirmer sa situation de puissance dans un système globaliste qui n’est pas de son cru ni de ses vœux mais où elle a distingué tout ce qu’elle pouvait en tirer, semble avoir écarté l’irritation où la mettait le comportement des USA en séparant comme Mercouris le fait les invectives sans danger sinon pour les unités de l’US Navy qui naviguent bien mal, et les fausses menaces d’intervention catastrophiques (en Corée du Nord). Sa diplomatie et sa nervosité se sont apaisées et elle attend en l’observant le déroulement du destin américaniste dont elle a compris qu’il est un problème intérieur aux USA avec pour l’instant et en l’absence d’un événement rupturiel de faibles retombées extérieures puisque limitées au constat de la paralysie, aussi bien technologique que psychologique, de l’appareil militaire US.

• L’Europe est dans une situation pas loin d’être similaire. Ayant voué aux gémonies Trump au profit des forces classiques de l’américanisme, elle a découvert avec le vote du Congrès de nouvelles sanctions russes avec effets directs sur l’économie et l’infrastructure européenne que les ennemis de Trump, ces “forces classiques de l'américanisme”, se comportaient aussi ignominieusement à son encontre que Trump lui-même. Du coup, sa diplomatie, ou ce qui était pseudo-diplomatie, est entrée dans une ère glaciaire, avec simplement l’érosion accélérée du sentiment anti-russe que les dernières années avait éveillé chez elle sous la pression US. Si elle est partie prenante des invectives anti-russes de l’OTAN, elle l’est de plus en plus mollement : l’Europe sait que si l’entente avec les USA devient un nœud gordien impossible à dénouer, c’est avec la Russie qu’il faudra tenter de s’arranger... Mais cela, c’est pour plus tard, et l’en attendant, il faut se presser d’attendre sans trop en faire.

• L’irruption des généraux sur la scène extérieure US a eu un effet quasi-anesthésiant sur le théâtre moyen-oriental également : apaisement en Syrie au profit des Syriens d’Assad et de leurs amis russes, apaisement des menaces de raire resurgir l’idée d’une attaque de l’Iran... Aujourd’hui encore plus qu’hier, lorsque les Israéliens jugent que des forces iraniennes sont trop proches de leur frontière, c’est à Poutine et nullement à Mattis ni à Trump que s’adresse Netanyahou lorsqu’il veut examiner le problème.


La crise intérieure des USA s’étant imposée non pas comme un accident conjoncturel (les présidentielles USA-2016) mais comme une situation structurelle nouvelle, les deux choses se sont imposées parallèlement, conjointement et naturellement liées l’une à l’autre : le gel de la politique extérieure des USA et le gel des relations internationales du fait de cet événement colossal que constitue justement ce gel de la politique extérieure US. C’est pour cette raison que la montée bien réelle des “généraux au pouvoir” et le retour des ancêtres-neocons au centre de l’agitation de communication ont assez peu d’importance. Les USA sont une sorte d’énorme Gulliver qui s’est enchaîné lui-même et se débat sur lui-même avec ses fantasmes, ses angoisses, ses folies intérieures. Les lilliputiens observent la chose à distance respectueuse mais sans avoir rien de vraiment bien sérieux, et surtout rien de prémédité à craindre.

Certes, Trump est “prisonnier” d’une cabale de globalistes où le couple familial (sa fille et son genre, Ivanka-Jared) a une place essentielle. Cette cabale arrangeait les généraux tant qu’ils pensaient que l’axe Trump-Bannon constituait un danger réel, mais il n’est nullement assuré que cette “alliance” de circonstance fonctionne parfaitement désormais parce que les conceptions diffèrent sur certains problèmes essentiels, notamment celui de la souveraineté qui reste très sensible au cœur des militaires. Quoi qu’il en soit le “prisonnier” reste président et il est nécessaire qu’il agisse comme un président : ceux qui avancent que désormais, Trump est là pour obéir aux ordres (de qui, d’ailleurs ? Des globalistes ? De sa fille ? Des généraux ? Etc.), ceux-là se trompent car les choses ne fonctionnent pas de cette façon... “Prisonnier”, mais “prisonnier sur parole”, Trump garde les pouvoirs d’un président et on se doit de lui parler comme à un président, et de le conseiller comme on conseille un président : suggestions, fermes propositions et respect. Mais ce président-là, quoiqu’en résidence surveillée, n’a qu’une seule idée qui est celle de faire perdurer le mythe populiste, et de conserver le soutien de sa base. En cela, il redevient ami de Bannon et il a les moyens de se conduire en tant que tel.

... D’où l’incident de Phoenix, mardi dernier. Politico.com a raconté l’aventure, le 23 août : Trump avait un discours bien travaillé par ses conseillers globalistes lors de son meeting monstre de la grande ville de l’Arizona, bien en ligne pour le Trump d’après-Bannon. Il a très rapidement dédaigné le téléprompteur pour s’engager dans une diatribe populiste enflammée, notamment et essentiellement contre les médias, sa cible favorite, et aussi à propos de la “révolution culturelle” en cours aux USA, autour des statues et de l’héritage historique du pays, – toutes ces sortes d’attaque qui déchaînent sa base qu’il retrouve aussi vigoureuse et enthousiaste qu’aux meilleurs jours de sa campagne électorale.

« He gave his response on Tuesday night in Phoenix, with an angry, meandering and frequently disingenuous 75-minute rally address designed to soothe his ego, rev up his base, and remind the naysayers in Washington and New York that he can still command love from his crowd. Aides said he had a carefully vetted message on a Teleprompter, but his eyes quickly wandered away for a discursive torching of the news media — who he said didn't care about the country... »

Ainsi donc, la crise US qui se passe aux USA même, qui n’a plus guère de liens avec la politique extérieure, tourne autour d’un président qu’on a fait “prisonnier” pour lui interdire une politique extérieure, – qu’il n’avait d’ailleurs peut-être pas l’intention de faire, dans tous les cas sans plus guère d’importance aujourd’hui. Dans la situation interne des USA, par contre, le “prisonnier” est notablement libre de ses gestes et de ses paroles, et certains de ses geôliers, – notamment les généraux, – sont peut-être plus proches de lui qu’on ne croit, notamment dans la “révolution culturelle” en cours. Ainsi la situation se brouille-t-elle complètement et le caractère incontrôlable de Trump, ses humeurs, ses intempérances & ses tweets, jouent à nouveau et toujours un rôle fondamental.

Et que faire, par ailleurs ? Plus Trump est présenté comme sous contrôle, moins il y a de raisons de le menacer, notamment d’une procédure de destitution ; plus Trump est “sous contrôle”, moins il est contrôlable dans cet aspect intérieur et populiste de son activité, et notamment dans ses attaques qui empêchent un armistice avec la presseSystème absolument nécessaire pour parvenir à un retour au calme... Et après avoir tenté tout cela, si vraiment il faut se débarrasser de lui, alors allons-y pour la procédure de destitution ? C’est alors que nous pourrons avoir un véritable déchaînement plus proche d’une guerre civile que tout ce que nous avons vu jusque-là.

Qu’est-ce que feront alors les “généraux au pouvoir” ? Ils prendront le pouvoir ? Lequel puisqu'ils l'ont déjà, paraît-il ? Pour quoi en faire ? Plus on essaie de trouver une solution acceptable pour le Système, plus le nœud gordien se resserre... Car, comme l’écrit Patrick J. Buchanan : “Mais qu’est-ce qui nous unit encore ?” Rien, et nous attendons donc tous que “quelque chose” arrive.

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