19 mars 2016

Petite leçon d’histoire de France à l’intention de BHL


Bonjour,

On a entendu il y a peu une émission à laquelle participait Bernard-Henri Lévy, émission dans laquelle il s’efforçait d’expliquer tout ce que la France doit aux juifs, et la dette est, d’après lui, immense. Le sujet semble souffrir d’une sorte de délire ethnocentriste à la manière d’un monomaniaque qui rapporte tout à un seul et même thème.

Il prononce, au cours de cette émission (à 2’30), une phrase à propos de la langue française qui, à elle seule, montre bien la monomanie du sujet :


« La langue française qui est peut-être l’une des choses les plus précieuses dans ce pays, c’est à un juif, et quel juif, Rachi, que revient le mérite de l’avoir, quasiment, inventée. »

Cette phrase contient un certain nombre d’anachronismes et de contre-vérités qu’il convient ici de rectifier.

La période des IXe-XIVe siècles est celle dite de l’ancien français. Par convention le terme « ancien français » recouvre l’ensemble des dialectes, et patois d’oïl, c’est-à-dire les parlers romans parlés au nord de la Loire.

Le premier texte ancien français est Le Serment de Strasbourg et date de 842, c’est bien sûr un texte écrit en patois puisqu’il n’y a pas de langue néo-latine normée et standardisée à l’époque et à laquelle les auteurs se réfèrent. La langue étant très archaïque, il est difficile de localiser le texte, certains philologues ont cru y voir une forme archaïque de picard, d’autres de lorrain, d’angevin etc. Le texte comprend un peu plus de quarante mots.

La littérature en ancien français commence avec La Cantilène de sainte Eulalie, datée de circa 880, vingt-neuf vers de dix syllabes, le texte semble être du patois picard. Le second texte est La Vie de saint Léger, datée de la fin du Xe siècle, il comprend deux cent quarante vers de huit syllabes. Les philologues hésitent sur sa localisation, certaines formes font penser à du patois de bourgogne, d’autres à du patois poitevin, etc.

Nous avons ensuite La Vie de saint Alexis, le texte est daté de 1040 et comprend trois cent vingt-cinq vers, et est probablement normand.

On aura beau chercher dans les manuels d’ancien français, on aura du mal à trouver le nom de Rachi, à n’en pas douter Bernard-Henri Lévy, mais lui seul, y trouverait malice.

Rachi, de son vrai nom Salomon Ben Isaac (1040-1105) est né à Troyes en Champagne, il est devenu un grand auteur réputé et étudié jusqu’à nos jours, son œuvre est immense, elle est constituée de commentaires sur la Bible et sur le Talmud. Bernard-Henri Lévy a parfaitement raison de signaler l’importance de cet auteur, mais c’est un écrivain de langue hébraïque, son œuvre est entièrement et exclusivement écrite en hébreu. Ses commentaires étaient probablement la matière première des cours qu’il dispensait à ses disciples ; aussi, comme ils n’étaient certainement pas aussi érudits que lui et que leur connaissance de l’hébreu était moindre, Rachi notait parfois des gloses en patois champenois en marge de ses commentaires. Ainsi pouvait-il indiquer le mot en langue vulgaire, qui était la langue maternelle et usuelle de Rachi et de ses étudiants, lorsque la poursuite du commentaire arrivait sur un terme difficile pour ses élèves.

Rachi n’est pas le premier à avoir glosé des textes en patois romans, il faut signaler les Gloses de Cassel qui datent du VIIIe siècle, d’interprétation très délicate, il s’agit d’une sorte de proto-ancien français avec des mots qui, semble t-il, sont de patois très variés. Les gloses de Rachi contenues dans ses commentaires sur la Bible représentent neuf cents mots différents, celles sur le commentaire du Talmud représentent mille cents mots différents. Les gloses sont constituées de mots isolés.

Ceci étant dit, l’importance de Rachi est certaine pour l’histoire de l’ancien français, et ces gloses constituent un témoignage unique sur l’état du patois champenois de la seconde moitié du XIe siècle. Les philologues ne se sont penchés que tardivement sur leur existence afin de les analyser, ce pour la simple raison qu’elles ont été pendant des siècles pratiquement inconnues en dehors des cercles de talmudistes ; imaginons que le simple relevé de ces gloses impose la lecture de plusieurs dizaines de milliers de pages de commentaires en hébreu sur le Talmud et la Bible, Rachi conservait le même système graphique pour noter ces gloses, c’est-à-dire l’alphabet hébraïque. En l’absence d’imprimerie les commentaires de Rachi circulaient sous la forme de copies manuscrites : de ce fait, les gloses romanes de Rachi ont été copiées par des copistes qui, bien souvent ne les comprenaient pas ou plus : soit la langue usuelle des copistes était un autre patois roman, soit les copistes étaient de langue germanique ou autre. Le patois champenois évoluant au fil du temps, les gloses sont devenues incompréhensibles et furent recopiées avec de nombreuses erreurs. Faire le relevé de ces gloses fut donc une entreprise très longue nécessitant de consulter et de comparer les plus anciens manuscrits se trouvant, de plus, dans les bibliothèques éloignées les unes des autres.

En réalité l’importance de Rachi pour l’histoire de la langue d’oïl est apparue au cours du XXe siècle suite à la publication de ses gloses, et ce consécutivement à l’essor des sciences philologiques, du comparatisme et à l’invention de la romanistique ; pendant des siècles ses gloses ont été lues sans être comprises, et tant qu’on ne se préoccupait pas de l’histoire de la langue, elles étaient sans intérêt. On ne voit pas bien dans quel contexte les créateurs de la littérature française (Chrétien de Troyes, Adam de la Halle, Marie de France, etc.) auraient pu avoir eu connaissance des gloses de Rachi.

Si l’importance de Rachi est certaine pour l’histoire philologique de la langue d’oïl, en faire pour autant le père de la langue française relève donc de l’escroquerie, mais peut-être plus probablement d’une pathologie monomaniaque. Si le nom de Rachi n’apparaît pas dans les grammaires, syntaxes, anthologies de l’ancien français etc., c’est précisément parce que sa contribution à l’histoire littéraire du français est nulle. Pendant des siècles seuls les hébraïsants, juifs ou chrétiens ont connu, sans les comprendre, ces gloses. Leur préoccupations n’étant pas la philologie romane, les gloses ne les ont pas intéressés, de plus des gloses ne sont pas de la littérature. Les premières œuvres littéraires en ancien français citées plus haut sont antérieures à Rachi. Au cours du XIIe siècle sera écrite la chanson de Roland (de 1068 selon Holmes), texte de quatre mille deux vers, première œuvre importante en ancien français, les manuscrits des Xe-XIe ont été perdus. On peut effectivement dire que l’auteur présumé de ce texte invente la langue française, pour reprendre la terminologie approximative de Bernard-Henri Lévy. Il est plus que probable qu’il n’a jamais entendu parler de Rachi.

M. Bernard-Henri Lévy est un garçon qui a de grandes qualités, il travaille beaucoup, a des idées, il est très dynamique. Mais, titulaire d’une agrégation de philosophie, il a donc une formation de professeur de lycée ; il n’a pas préparé de doctorat et n’a pas acquis, de ce fait, les réflexes fondamentaux du chercheur (i.e. vérifier dans les ouvrages spécialisés la moindre des affirmations), d’où des erreurs que ne ferait pas un étudiant en lettres modernes de première année. Titulaire d’une maîtrise, M. Bernard-Henri Lévy pourrait s’inscrire en doctorat dans une université, il pourrait travailler sous la direction d’un directeur de thèse et ainsi acquérir la rigueur intellectuelle qui lui fait tant défaut. 
 
Wojtek


Bibliographie :

Darmesteter, Arsène, Les Gloses françaises de Raschi dans la Bible, Paris, 1909
Dufournet, Jean, ed., La Chanson de Rolland, Paris, 1993
Holmes, Urban T., A History of Old French Literature from the Origins to 1300, New York, F.S, 1938
Paris, Gaston, ed., La Vie de saint Alexis, poème du XIe siècle, Paris, 1872
Sirat, René-Samuel, ed., Héritages de Rachi, Paris, 2006
Schwarzfuchs, Simon, Rachi de Troyes, Paris, 1991
Von Wartburg, Walther, La Fragmentation linguistique de la romania, Paris, 1967

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