06 novembre 2019

Europe, Union européenne… Les dégâts induits par la lutte de pouvoir entre France et Allemagne

 
BERLIN/PARIS — Les affrontements pour le pouvoir entre la France et l’Allemagne mettent un coup d’arrêt à l’expansion de l’Union européenne et éclipsent le somment de l’UE, lancé ce jour à Bruxelles. Berlin met une pression maximale pour que des négociations d’entrée dans l’UE aient lieu avec la Macédoine du Nord et l’Albanie, afin d’empêcher que ces pays ne quittent l’influence de l’Union — qui leur apporte bien peu d’avantages — et se tournent vers d’autres puissances, telles la Chine et la Russie, qui leurs proposent des bénéfices bien plus considérables. Paris s’oppose aux exigences de Berlin. Tant que le gouvernement allemand rejettera les projets français, comme celui d’un budget de la zone euro, la France ne se pliera plus aux souhaits allemands, dit-on à Paris. Des discussions sur le sujet des négociations d’adhésion de la Macédoine du Nord et de l’Albanie se poursuivront au cours du sommet. Pendant que l’UE reste ainsi enlisée, Pékin et Moscou — et également Washington — s’emploient à renforcer leurs positions en Europe du Sud.

Contre Moscou et Pékin

L’insistance allemande à vouloir ouvrir les négociations d’adhésion avec la Macédoine du Nord et l’Albanie émane de considérations géostratégiques. Pendant longtemps, Berlin n’a guère eu cure de l’intégration de ces deux pays à l’UE, du fait que cela coûterait très cher et n’apporterait pas d’avantages matériels : ces régions ne disposent que d’un très faible poids économique, et sont ravagées par la pauvreté. Mais Berlin a commencé à changer d’avis après l’organisation par Pékin de son premier sommet « 16+1 » avec 16 États d’Europe de l’Est et du Sud-Est en avril 2012, qui fut le point de départ d’une coopération étroite, y compris avec les pays dits de l’Ouest des Balkans, qui ne sont pas membres de l’UE. Depuis lors, l’influence de Pékin dans la zone est allée croissante. La Russie également a travaillé à renforcer ses positions dans certains pays d’Europe du Sud-Est ), ce qui a poussé le gouvernement allemand à organiser sa première « Conférence des Balkans de l’Ouest » à Berlin, fin août 2014. La conférence a depuis été organisée de manière tournante dans des pays de l’UE, dans le but d’amarrer, si possible, tous les pays de l’Europe du Sud-Est non membres de l’UE au bloc de l’Union, afin d’empêcher qu’ils se tournent vers Moscou et Pékin. 

L’appât : accession à l’UE

Mais depuis un certain temps, des doutes importants se sont fait jour quant à savoir si un tel niveau de coopération — que celui porté par le cadre des conférences des Balkans de l’Ouest —, peu engageant, et porteur de bien peu d’avantages pour les pays d’Europe du Sud-Est, suffirait. La Chine, par exemple, exhibe des offres très attractives, tel un projet de prolongement du chemin de fer reliant la Grèce à la Serbie en passant par la Macédoine du Nord, dans le cadre du projet des Nouvelles Routes de la Soie. Le chemin de fer existe déjà et est en cours de modernisation, sur initiative de la Chine. Le projet fait l’objet de grandes espérances à Skopje. C’est dans ce contexte que Berlin a conclu que les pays des « Balkans de l’Ouest » doivent inévitablement se voir proposer l’ouverture de négociations d’adhésion à l’UE, pour autant qu’ils restent loyaux envers l’UE. Voilà pourquoi, le 26 septembre 2019, le Bundestag allemand a approuvé un pré-lancement de négociations avec la Macédoine du Nord et l’Albanie. On signale cependant dûment que de telles négociations pourraient durer de nombreuses années et se bloquer à tout moment, sans aucune garantie de débouchés pour la Macédoine du Nord ni pour l’Albanie. 

Berlin n’est plus seule à choisir

Voilà que Paris résiste. Le gouvernement français refuse de donner son consentement à l’ouverture de négociations d’adhésion avec la Macédoine du Nord. Il reçoit un soutien indirect en cela de la part des Pays-Bas et du Danemark, qui rejettent pour leur part l’ouverture de négociations avec l’Albanie. Étant donné que les négociations sont supposées démarrer en même temps, cela équivaut à un triple veto. Officiellement, Paris soutient que l’UE doit commencer par consolider et approfondir ses institutions, avant de lancer un nouveau tour d’expansion. Les problèmes internes auxquels Bruxelles doit faire face sont en ce moment bien trop nombreux — allant du Brexit au sujet du refoulement des réfugiés, les divergences entre l’Europe occidentale et orientale n’ont fait que croître. On laisse savoir à Paris que la France pourrait changer de position si l’Allemagne acceptait l’idée française de réforme de la zone euro. Dans les faits, le gouvernement allemand a systématiquement torpillé tous les projets de Paris en ce sens — de l’introduction d’un budget pour la zone euro à la création d’un ministre des finances européens, ainsi que d’autres projets français, allant de l’introduction d’une taxe numérique à l’attribution d’une plus grande importance à l’Afrique du Nord dans la politique étrangère de l’UE. Le président Emmanuel Macron a commencé à se défendre et à ériger des contre-blocages.

La Russie comme alternative

La lutte de pouvoir franco-allemande bloque donc la route de Berlin, ainsi que les aspirations hégémoniques de l’UE, de deux manières. D’un côté, les observateurs font part de complications à Skopje. En 2018, et début 2019, le pays a été renommé en Macédoine du Nord — en dépit de résistances intérieures importantes à ce changement — du fait d’ingérences massives de l’UE et des États-Unis, et par l’emploi de manipulations par des forces intérieures douteuses. L’amorce décisive en fut la perspective de devenir membre de l’Union européenne, avec des espoirs d’accéder aux ressources financières que cela induit. Si cette perspective disparaît, il s’ensuivrait que non seulement Bruxelles ne tient pas parole, mais également que le gouvernement pro-UE du premier ministre Zoean Zaev perdrait massivement ses soutiens. À Skopje, les forces pro-russes au sein du parti de l’opposition VMRO-DPMNE en tireraient parti. 

La Grande Albanie

Pour ce qui concerne l’Albanie, les observateurs indiquent que le sentiment de rejet envers l’UE pourrait renforcer les forces présentant d’autres projets, tel celui de création d’une grande Albanie, surtout du côté de ceux qui veulent revoir le tracé des frontières. Les demandes en faveur d’une fusion avec le Kosovo vont croissantes, non seulement en Albanie, mais également à Pristina, où le parti « Vetëvendosje! » (auto-détermination) a remporté 25.6% des voix le 6 octobre 2019, lors des élections parlementaires. Albin Kurti, le dirigeant du parti, défend une fusion du Kosovo avec l’Albanie. Les probabilités sont élevées que Kurti soit membre du prochain gouvernement du Kosovo. 

« Influences néfastes »

Pendant que l’UE reste enlisée, Washington développe de nouvelles activités en Europe du Sud-Est. Donald Trump, le président des États-Unis, a nommé l’ambassadeur des États-Unis en Allemagne, Richard Grenell, comme envoyé spécial étasunien pour la Serbie et le Kosovo. Grenell est supposé insuffler une nouvelle dynamique entre Belgrade et la province serbe séparée. Le diplomate a déjà tenu un premier tour de négociations. En outre, au cours d’une visite en Macédoine du Nord, le 4 octobre 2019, le secrétaire d’État étasunien Mike Pompeo a explicitement demandé à Skopje de se préserver de l’« influence néfaste » des « trolls russes » et de la « stratégie de lourde corruption à base de projets d’infrastructure de la Chine », et de « centrer son attention sur l’adhésion à l’OTAN » [De la haute diplomatie, toute en finesse, NdT]. L’intégration de la Macédoine du Nord dans l’alliance de guerre occidentale renforcerait la position de Washington en Europe du Sud-Est, au moment où les tentatives de Berlin de consolider ses propres positions dans la région par un nouveau tour d’expansion de l’UE pourraient se briser du fait des différends internes de l’UE — au moins, si le gouvernement allemand persiste à refuser tout net à Paris de défendre ses intérêts au sein de l’UE.

German Foreign Policy propose des analyses, compilées par un groupe d’analystes, des stratégies de politique extérieure de l’Allemagne. 

Note du Saker Francophone
Il va falloir suivre la réalité et la durée dans le temps de cette rebuffade française. Rappelons que le controversé traité d'Aix la Chapelle n'a même pas un an...


Traduit par José Martí, relu par San pour le Saker Francophone

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