21 avril 2018

Histoire de l’Amérique du Sud 1/2

Image en provenance de Art.com

Comprendre l’histoire de ce continent, ainsi que son importance géostratégique au niveau mondial, apporte des clés de compréhension : pourquoi l’ensemble de ce continent est aussi exposé aux guerres hybrides, et quelles sont les motivations des USA à porter ce genre de conflits asymétriques. Nous n’allons pas ici passer en revue tous les détails historiques du continent, mais plutôt décrire la fresque qui permettra au lecteur d’inscrire les événements récents en Amérique du Sud dans leur continuité historique. De même, le présent travail n’expliquera pas la place de l’Amérique du Sud et de chacun des états qui la composent dans les vues stratégiques de chaque grande puissance, mais indiquera l’importance géostratégique du continent dans l’ordre multipolaire mondial en émergence. Nous décrirons également comment chaque pays du continent interagit avec son environnement territorial.

Nous ouvrirons donc ce premier texte avec une histoire en avance rapide de l’Amérique du Sud sur la période précédant la Guerre froide, et un second texte s’intéressera aux développements les plus notables qui ont suivi. Le lecteur doit capter l’essence de l’histoire de ce continent, qui permet la compréhension de sa situation stratégique élargie de nos jours ; le passé et l’histoire ont ici comme ailleurs une influence directe sur les enjeux stratégiques actuels. Ajoutons que le présent travail ne vise pas à l’exhaustivité, et que le lecteur intéressé par le sujet trouvera nombre de sources complémentaires. Notre objectif dans ce passage en revue introductif est de familiariser le lecteur avec la situation passée et présente en Amérique du Sud, continent comparable à nul autre, et de paver le chemin à l’analyse détaillée qui suivra dans le chapitre suivant.

Les limites − en étendue comme en profondeur − dans lesquelles ce travail est présenté étant posées, voici les événements historiques les plus significatifs dans le modelage de l’identité de l’Amérique du Sud en tant que continent et en tant que bloc géopolitique contemporain :

L’Ibérie divise le « Nouveau Monde »

Presque tout le monde le sait, mais juste au cas où, l’Amérique du Sud est partagée en deux moitiés hispanophone et lusophone, ou pour le dire autrement, les pays pratiquant l’espagnol, et celui qui pratique le portugais (c’est à dire le Brésil, qui occupe quasiment la moitié du continent, en taille comme en population). Les autres puissances colonisatrices − Royaume Uni, France, Hollande − s’étaient accaparé les territoires des Guyanes [dont la Guyane française, restée territoire français, mais aussi le Guyana qui reste membre du Commonwealth, et le Surinam, NdT], dans la zone nord-est du continent, mais ces conquêtes sont restées géographiquement limitées et isolées physiquement par rapport au reste des événements géopolitiques d’Amérique du Sud. Il est donc beaucoup plus simple de qualifier ce continent comme partage entre les pays ibériques d’Espagne et du Portugal ; même si ces deux pays partagent une grande part de civilisation, ils ont également chacun leur histoire et culture propre, qui les distinguent et ont donc laissé leur marque en terme d’identité sur les deux moitiés d’Amérique du Sud au travers des siècles. Cette histoire finit par contribuer à une rivalité entre le Brésil et autres pays, dans la période suivant l’indépendance, et même si les divergences ont été surmontées en apparence, on trouve des rémanences de méfiance, qui pourraient revenir faire le jeu de démagogues dans les pays hispanophones.

Bolivar et San Martin sauvent l’Amérique du Sud

Les pays hispanophones d’Amérique du Sud doivent leur indépendance aux héros révolutionnaires Simon Bolivar et José de San Martín, qui ont libéré et laissé leur plus grand héritage, respectivement, dans les zones nord et sud du territoire. Les anciennes colonies/vice-royautés furent projetées dans l’incertitude politique après que Napoléon a conquis et occupé l’Espagne [en 1808, NdT] et ces événements mirent en mouvement les longues guerres d’indépendance qui allaient se poursuivre en Amérique du Sud jusqu’aux années 1820, au cours desquelles le Pérou et la Bolivie furent les derniers pays à arracher leur liberté. Chacun de ces deux dirigeants de l’ère indépendantiste a laissé une influence profonde dans le modelage de l’identité des États nouvellement établis en séparation de l’Espagne, et l’histoire récente des relations internationales du continent remonte directement à cette époque. Le Portugal fut occupé de la même manière [par Napoléon, NdT] mais le roi du Portugal traversa l’Atlantique et poursuivit son règne depuis le Brésil. Ce ne fut qu’au début des années 1820 que le Brésil se lança dans sa Guerre d’Indépendance, en émergeant rapidement sous la forme d’Empire du Brésil

De deux à six États

D’un point de vue géopolitique, il est tout à fait intéressant que deux grands « super États » d’Amérique du Sud ont fini par s’écrouler et donner naissance à six états séparés. Nous parlons ici de deux entités définies anachroniquement par les historiens comme « Grande-Colombie » (simplement appelée République de Colombie à l’époque) et la Confédération péruvio-bolivienne. Le premier émergea comme État unifié en 1821 à l’issue de sa Guerre d’Indépendance, mais s’effondra en 1831 en raison de tensions internes inconciliables. il était formé de l’Équateur, du Venezuela et la Colombie (cette dernière connut à son tour la sécession du Panama en 1903). Quant à l’autre entité politique, la Confédération péruvio-bolivienne, ses deux parties constituantes commencèrent en tant qu’États indépendants, puis décidèrent de fusionner quelques années, entre 1836 et 1839, mais la fédération fut finalement brisée par le Chili.


Les drapeaux des États issus de la « Grande-Colombie »

Quoique chacun de ces « supers États » n’ait existé que pendant un temps très court, chacun d’eux a marqué d’une empreinte profonde l’identité de ses successeurs. Les États anciennement membres de la « Grande-Colombie », par exemple, ont jusqu’à aujourd’hui des drapeaux qui se ressemblent beaucoup en raison de leur histoire commune, et ont conservé des relations complexes entre eux, en raison des rivalités qui ont pu sortir de leur séparation. Pour ce qui concerne la Confédération péruvio-bolivarienne, les deux pays présentent de nombreuses ressemblances historiques, culturelles et en terme de populations indigènes, qui expliquent pourquoi ils avaient fait le choix de fusionner au départ ; les différences entre eux ont pu se creuser au cours des deux derniers siècles, mais ce qui les rassemble reste plus fort que tout facteur de séparation. Nous verrons plus loin qu’une reconsolidation de ces « super États » est en cours, ou est tentée dans une démarche d’intégration, ce qui soulève à nouveau le sujet de la concurrence entre les deux pays en ce qui concerne l’Équateur moderne. 

Buenos Aires face à Brasília

Ce titre « accrocheur » est historiquement inexact, la capitale du Brésil n’étant devenue Brasília qu’en 1960 (c’était précédemment Rio de Janeiro) et la rivalité entre l’Argentine et le Brésil étant bien antérieure, mais l’intention en est de laisser une accroche marquante, résumant l’idée. La compétition entre les deux pays vient de ce qu’ils sont relativement peuplés, sont tous deux prometteurs en termes économiques, et en ce que leur voisinage cristallise la division hispanophone/lusophone, mais la goutte qui allait faire déborder le vase de leur longue (et pourrait-on dire, toujours existante) concurrence fut le sort de l’Uruguay.

Cet État moderne se battit pour arracher son indépendance au Brésil au cours de la guerre de Cisplatine de 1825 à 1828. L’Uruguay ne s’était jamais reconnu comme intégré à l’Empire − lui ayant été greffé de force au milieu des années 1810 − après avoir été pris à la vice-royauté espagnole de Rio de la Plata par Lisbonne. C’est par voie de conséquence que les Provinces-Unies du Río de la Plata, principal État successeur de la vice-royauté et prédécesseur de ce qui allait devenir l’Argentine, décidèrent d’aider les Uruguayens dans leur guerre d’indépendance contre le Brésil et, par la suite, continuèrent d’interférer dans les affaires internes du pays au cours de sa guerre civile.

Les détails éclairant cette période complexe ne sont pas très pertinents pour expliquer l’état actuel des choses, nous préciserons donc simplement que Buenos Aires ne s’unifia et ne se stabilisa que dans les années 1860 et que ce « démarrage relativement tardif » s’explique partiellement par la montée rapide du Brésil comme puissance dominante sur le continent à cette période. Quoi qu’il en soit, les deux pays voisins ont toujours conservé des relations difficiles depuis leur guerre par procuration en Uruguay et ce conflit larvé a constitué un facteur géopolitique constant depuis cette époque, avec ses hauts (le Mercosur) et ses bas (course aux dreadnoughts en Amérique du Sud du début du XXe siècle [une course aux armements navals − le dreadnought était alors un cuirassé révolutionnaire, NdT]).

Mise à bas du Paraguay

La guerre la plus sanglante dans l’histoire de l’Amérique du Sud fut la guerre de la Triple-Alliance, souvent appelée guerre paraguayenne, qui vit − comme le suggère son nom − une triple alliance composée de l’Argentine, du Brésil et de l’Uruguay envahir et défaire le Paraguay dans ce qu’on décrirait aujourd’hui comme un conflit génocidaire de destruction totale. On peut simplifier les origines de la guerre ainsi : le dirigeant paraguayen Francisco Lopez essaya de sortir son pays de son statut d’État enclavé, voulant lui ouvrir l’accès à la mer au travers d’une alliance avec la faction qui perdit la guerre uruguayenne de 1864-1865, si bien que les gagnants du conflit uruguayen s’allièrent avec l’Argentine et le Brésil contre l’État révisionniste, qui les « menaçait » tous.

Pour résumer ce tragique chapitre de l’histoire, le Paraguay sortit de la guerre avec une population réduite à moins de la moitié par rapport à avant le conflit, subissant la mort d’au moins 90% de sa population masculine. Au lieu de rayer le Paraguay de la carte et de se partager ses territoires, le Brésil et l’Argentine, les deux grands rivaux d’Amérique du Sud, laissèrent perdurer l’État vaincu et l’utilisèrent depuis lors comme zone géopolitique tampon entre eux. Cette guerre fut la vitrine de la puissance et du rôle montant des forces militaires brésiliennes, qui allaient ensuite mener un coup d’État pro-républicain contre l’Empereur [du Brésil] en 1889 ; elle renforça également l’aversion paraguayenne pour l’Argentine, qui ne voyait historiquement son voisin moins grand que comme une « province rebelle ».

En fin de compte, le conflit renforça le patriotisme paraguayen et le sens de la nation qui se révélèrent précieux pour la victoire du pays contre la Bolivie, dans la guerre du Chaco de 1932-1935, alors que le Paraguay n’était vraiment pas présagé comme gagnant du conflit. C’est également pour cela que les Paraguayens ont gardé une identité très forte jusqu’à ce jour, et restent méfiants vis à vis de leurs plus grands voisins. Ce facteur allait de nouveau entrer en jeu à partir de 2012, après que les USA aidèrent à orchestrer un « coup d’État constitutionnel » au Paraguay qui fit suspendre le pays du Mercosur, après quoi le pays commença à batifoler avec l’Alliance Pacifique et mit en branle l’« Affrontement des Blocs ». 

Cassures de la Bolivie

La Bolivie fut beaucoup plus étendue que ce qu’elle est aujourd’hui, et chose la plus importante, elle disposait précédemment d’un débouché sur l’océan Pacifique. Ces terres furent perdues face au Chili dans la guerre du Pacifique de 1879-1882, mais sont restées indélébilement liées à l’identité bolivienne depuis cette époque. Il est tragiquement désolant qu’alors le pays appauvri et enclavé entrât en guerre contre son voisin paraguayen tout aussi accablé que lui dans les années 1930, pour la région de Chaco, région dont la Bolivie perdit les deux tiers au bénéfice d’Asunción. Dans la période séparant ces deux conflits inoubliables, la Bolivie perdit également la région d’Acre, au nord du pays, face au Brésil ; des colons lusophones avaient lancé un soulèvement séparatiste de faible intensité, puis avaient convaincu Rio de Janeiro (alors capitale du Brésil) de soutenir leurs exigences d’annexion par le traité de Petrópolis en 1903.

Mais la perte territoriale qui assombrit le plus le cœur de tous les Boliviens reste celle du département littoral. Les ambitions maritimes du pays, outre sa mémoire historique, constituent la raison pour laquelle le pays s’est aussi vivement impliqué pour que la ligne de chemin de fer trans-océanique (TORR [Trans-Oceanic Railroad, NdT]) traverse son territoire et offre ainsi à son peuple un accès indirect mais fiable aux deux océans Pacifique et Atlantique. Les Boliviens n’ont jamais oublié la perte de prestige, ni les souffrances qu’ils subirent, lorsque leur pays devint subitement un pays enclavé, et ils ont cultivé jusqu’à ce jour un ressentiment profond envers le Chili pour ce qu’ils continuent d’éprouver comme une injustice historique non résolue. Ils considèrent cet événement géopolitique traumatisant comme unique responsable des carences en développement socio-économique de leur pays et la guerre du Pacifique a vraiment pris une place de premier plan dans la constitution de l’identité nationale bolivienne.

Que la Bolivie ait été brisée au sens géopolitiquement traditionnel du terme ne signifie pas pour autant qu’elle ne puisse pas se reconstruire d’une autre manière au XXIe siècle. Ce que nous entendons ici, c’est que le pays enclavé pourrait bien pallier à son enclavement historique au travers de TORR, en particulier au travers du tronçon reliant le port péruvien d’Ilo et Arequipa, deuxième ville bolivienne. Ce projet, intégré à la Nouvelle Route de la Soie, porte des transformations stratégiques, et est présagé comme restauration de facto de la Confédération péruvio-bolivienne, car l’on peut s’attendre à un partenariat dans tous les domaines entre les deux pays ; cette prévision sera discutée un peu plus avant dans la dernière partie de notre recherche.

Le Chemin de la Patagonie

Le dernier coin d’Amérique du Sud à avoir fait l’objet de conquête fut la pointe sud de Patagonie. L’Argentine et le Chili − rivaux devant l’Éternel, comme le sont Buenos Aires et Brasília − s’étendirent peu à peu dans ces territoires à partir des années 1840-1880. De manière intéressante, cette période correspond avec l’expansion américaine vers le Far West, et les deux furent aussi dévastatrices l’une que l’autre pour les habitants locaux. La « Conquête du Désert » argentine, comme on appela par la suite cet épisode, a subi rétrospectivement des critiques pour les effets brutaux qu’elle eut sur les populations indigènes de Patagonie, exactement comme l’expansion vers l’ouest des États-Unis. L’Argentine comme le Chili rencontrèrent des difficultés avec les populations mapuches, dont les zones d’habitats chevauchent la Cordillère des Andes, et ces problèmes perdurent quelque peu de nos jours dans la région chilienne d’Araucania. Les deux pays eurent également des tensions importantes en raison de revendications territoriales de part et d’autre sur les îles de Patagonie, mais ils purent résoudre ce « conflit du Beagle » grâce à l’intervention diplomatique du Vatican au début des années 1980.

L’importance de ce chemin vers la Patagonie dans l’histoire de l’Amérique du Sud réside dans l’illustration qu’il nous en donne que ces États n’ont commencé que récemment à intégrer la majorité des territoires assimilés à leur pays, et que les cœurs « historiques » des États restent aux abords des capitales, sans irradier les périphéries. L’Argentine comme le Chili ne commencèrent à aménager leur frontière actuelle qu’au moment de la signature de leur traité de 1881, qui résolvait ce différend, ce qui démontre le contrôle tout relatif qu’exerçaient Buenos Aires et Santiago sur les vastes zones qui définissent à présent leur espace politique. Nous ne formons ici aucun jugement de valeur, mais il est sans doute intéressant pour le lecteur d’apprendre ce qu’il en est sur ces États, afin de se garder de l’idée que les choses auraient été établies dès l’indépendance gagnée vis à vis de l’Espagne. L’incorporation historique de la Patagonie par l’Argentine et le Chili s’est déroulée au plus près de la conquête de l’Ouest américaine et a présenté un effet identique sur la conscience nationale dans ces pays.

Guerres amazoniennes et andines

Les guerres qui ont sporadiquement éclaté dans le nord du continent, pour le contrôle de territoires amazoniens ou andins, sont souvent négligées par les observateurs peu attentifs. Le premier conflit d’importance s’enflamma entre la « Grande-Colombie » et le Pérou en 1828-1829 pour la souveraineté d’un territoire amazonien que certains nationalistes équatoriens considèrent comme historiquement rattaché à leur pays. Il n’y eut plus de conflit d’importance pour ces régions jusqu’au XXe siècle, avec le retour d’une guerre entre Colombie et Pérou pour le contrôle de la zone frontalière entre les deux pays. Les brefs combats de 1932-1933 n’apportèrent aucun changement dans le statu quo et furent la dernière fois où les deux parties s’affrontèrent quant à ce différend territorial.

On ne peut pas en dire autant du Pérou et de l’Équateur, qui s’affrontèrent en 1941-1942 pour une zone montagneuse des Andes. Il entrèrent également en guerre sur une période très courte en 1981, puis à nouveau lors de ce qu’on appelle Guerre du Cenepa de 1995. Le différend est à présent totalement résolu, et aucune des deux parties n’a conservé de grief contre l’autre, mais l’effet durable que ce différend de long terme a laissé est une empreinte manifeste sur la psyché des deux pays. L’Équateur croit avoir perdu injustement un territoire amazonien qu’il considère historiquement comme sien, pendant que le Pérou conserve un héritage conflictuel avec son voisin beaucoup plus petit.

Les deux pays ont adopté une démarche très pragmatique et il semble qu’aucun acteur politique ne laissera cet épisode historique gâcher les relations contemporaines entre les deux États, mais cette histoire pourrait avoir une influence sur le choix de l’Équateur de s’allier ou non aux côtés d’une nouvelle « Grande-Colombie » une Confédération péruvio-bolivienne reconfigurée de facto. L’Équateur pourrait choisir de « la jouer perso » en ne s’amarrant pas trop près de ces pays. Le Pérou, tout comme la Colombie, a historiquement eu des vues sur le contrôle de l’Équateur, chacun pour ses propres raisons (La mémoire historique de Bogota de la « Grande-Colombie » et l’ambition de Lima de s’étendre sur l’ancien espace inca des Andes) ; il n’est pas impossible que dans le futur ces deux pays s’engagent dans une concurrence de basse intensité, non militaire, par procuration via le pays qui les sépare, ce qui pourrait venir compliquer leur partenariat commercial mutuel, scellé au travers de l’Alliance Pacifique.
 
Drapeau et logo respectifs des FARC et du Sentier Lumineux

On peut également noter, sortant du cadre des tensions internationales et des revendications territoriales, que la Colombie comme le Pérou ont chacun combattu des rebelles de gauche, pendant et après la Guerre froide, chacun sur des durées très différentes et avec des intensités toutes aussi différentes. La Colombie a commencé à combattre les FARC au milieu des années 1960, alors que le Pérou ne vit un problème émerger avec le Sentier Lumineux qu’en 1980. Chacun de ces conflits semble à présent arrivé à sa fin, et aucun d’eux ne constitue plus un facteur important d’instabilité pour le pays, mais on pourrait les voir ressurgir sous une forme différente dans le futur. En outre, ces groupes rebelles et/ou leurs successeurs/ramifications pourraient également recevoir un soutien de la part de protecteurs étrangers, dans des buts géopolitiques (les USA pourraient parrainer le Sentier Lumineux en opposition à TORR), ce qui constitue pour l’observateur une autre raison de ne pas négliger les guerres de la région Andes/Amazonie.

Les années Condor

L’une des périodes les plus sombres pour le continent fut sans aucun doute la montée de la Guerre froide, période au cours de laquelle les USA appuyèrent une série de coups d’État militaires à travers l’Amérique du Sud, qui amenèrent à la mise aux affaires de juntes pro-américaines. Les USA « dirigèrent de loin » en promouvant et en encourageant l’intégration en mode « État profond » des services militaires et de renseignements de ces pays sous l’égide d’une coopération « anti-communiste » (manœuvres connues sous le nom d’« Opération Condor »). Les effets de ces manœuvres furent que ces pays se mirent en guerre contre leurs propres citoyens. Des dizaines de milliers de personnes furent torturées et tuées au travers de l’Amérique du Sud, même si le nombre de victimes fut très différent d’un pays à l’autre. Les USA apportèrent renseignements, logistique et entraînement à nombre de ces crimes, ce qui les rendit complices du terrorisme d’État qui caractérisa cette partie du monde.

Les années Condor ne seront jamais oubliées, en raison de l’empreinte durable qu’elles ont laissée sur la population, même si aucun pays n’est unanime quant au bilan de cette période. Les gens de gauche s’accordent en général pour dire qu’une période de terreur soutenue par les USA a ravagé leur pays, tandis que les personnes ayant une sensibilité politique plus à droite peuvent parfois considérer les abus de l’époque comme un sacrifice pénible et nécessaire pour extirper les conspirateurs de l’intérieur, qui voulaient renverser l’État en faveur du « communisme international ». La divergence des interprétations historiques constitue, une fois de plus, un point de vue politique. Les partis de gauche, en réaction aux événements de cette période, jurèrent de ne jamais voir leur pays retomber dans le giron des USA et la sympathie que nombre de leurs compatriotes purent manifester pour cette cause après toutes les souffrances subies sous le joug des gouvernements militaires pro-américains fut suffisante pour les propulser au pouvoir durant la « marée rose » (que nous aborderons prochainement).

Tout ce qui se réclamait d’une pensée de droite fut méprisé et rejeté, comme rappelant la mémoire traumatisée des abus répétés et de la mainmise étrangère si bien que les politiciens de ce bord obtinrent bien peu de succès. Au plus haut de la « marée rose », au moment où la plupart des gouvernements d’Amérique du Sud étaient orientés à gauche, ils s’appuyèrent même sur les coopérations stratégiques de type « État profond » que les USA avaient déployées lors de l’Opération Condor, augmentant encore leur force collective aux bénéfices du continent. Mais à l’issue de cette période, les impressions de mauvaise gestion, les excès et, il faut bien le dire les ingérences clandestines des USA, ont ramené le balancier vers la droite et ont fait basculer un certain nombre de gouvernements, pour le plus grand plaisir de Washington. L’auteur nomme cette période à l’œuvre de nos jours, et qui émerge en nouvelle Guerre froide d’une série de gouvernements de droite, sous le nom d’Opération Condor 2.0 ; il s’agit d’une référence à la période précédente, vécue sous la Guerre froide. Sans compréhension de l’héritage des premières années Condor, on ne peut pas comprendre l’ampleur de ce qui arrive en Amérique du Sud de nos jours : les deux périodes sont structurellement très proches.

La folie des « Malouines »

Le conflit qui fut le plus célèbre en Amérique du Sud pendant la Guerre Froide fut l’affrontement de 1982 la « Guerre des Malouines/Guerre de l’Atlantique sud ». Le conflit est nommé sous des noms différents par ses acteurs anglais et argentins, en raison de leurs interprétations diamétralement opposées des événements. Londres, qui exerce une souveraineté administrative sur les îles, les appelle « Falklands » tandis que Buenos Aires, qui œuvre depuis deux siècles à récupérer le contrôle de l’archipel, les appelle « Malvinas ». Le différend sur ce territoire est complexe et soulève des problèmes profonds de respect du droit international si bien qu’il est resté officiellement non résolu à ce jour. Le conflit résulte directement de l’impérialisme et de l’exploitation par le Royaume-Uni d’une Argentine faible et divisée à l’issue de son indépendance, mais il importe pour l’observateur de ne pas entrer dans les nuances les plus parcellaires exprimées par chaque camp, ou de prononcer un jugement normatif en faveur de l’une ou de l’autre partie afin de garder une distance et une neutralité académiques qui permettent l’analyse du différend à un niveau plus large.

Au début du conflit, comme le différend opposait deux de ses alliés, Washington essaya de jouer la médiation entre les deux parties, se plaçant comme « neutre » puis pencha en faveur du Royaume-Uni quand les événements sur le terrain tendirent en faveur des Anglais. On peut soupçonner la junte militaire alors au pouvoir en Argentine d’avoir choisi de lancer ce conflit afin de détourner l’attention de sa population des mauvais résultats économiques des années précédentes − comme une sorte de distraction patriotique − mais d’aucuns objecteront que le conflit allait de toute façon finir par éclater tôt ou tard au vu de la volonté historique prolongée de Buenos Aires de récupérer ces territoires. Peu importe la cause réelle de l’événement − écran de fumée pour distraire l’attention de ses citoyens ou volonté réelle de récupérer les îles − la junte n’aurait jamais lancé cette opération si elle avait présagé son résultat désastreux, qui a conduit à la chute du gouvernement. Il est facile, avec le recul, de constater que les généraux ont complétement échoué à prévoir quels seraient les résultats de leurs actions.

Margaret Thatcher, alors Premier ministre du Royaume-Uni, « gagna » sa réputation de « Dame de Fer » par la position forte et décisive qu’elle prit en défense des intérêts anglais en question et en repoussant les Argentins alors que la junte vit son image ternie et finit par tomber en 1983. Même si la guerre finit pour l’Argentine sur une défaite, elle a laissé chez les Argentins un fort sentiment patriotique. À ce jour, Buenos Aires et Londres continuent de présenter des positions inflexibles et inconciliables sur ce problème. La guerre de 1982 et le différend territorial à long terme peuvent être vus comme un conflit intercontinental multi-centenaire, qui reste toujours d’actualité, surtout au vu des immenses sympathies anti-impérialistes qu’il a soulevées envers l’Argentine de la part de ses voisins sud-américains. On voit de temps à autre une « guerre des mots » fleurir sur ce sujet et des mesures symboliques être prises par les parties et leurs alliés respectifs (on a vu par exemple le Brésil refuser aux vaisseaux de guerre anglais le droit de s’amarrer dans ses ports en 2011, en solidarité avec l’Argentine), mais il semble peu probable qu’un conflit dur ne s’enflamme de nouveau sur ce sujet à court ou moyen terme.

Pour autant, la guerre « douce » sur son volet diplomatique va probablement s’intensifier dans le futur. Le Royaume-Uni post-Brexit va se trouver mécaniquement exclu des accords commerciaux négociés entre le Mercosur et l’Union européenne et va donc probablement essayer de monter des accords bilatéraux pour les remplacer ; on peut s’attendre à ce qu’il se base sur les discussions USA-Brésil en cours comme modèle ; ces discussions mettent de côté les engagements multilatéraux du Brésil envers ses partenaires du Mercosur. Londres pourra essayer d’utiliser le même type de contournements, en concluant des accords commerciaux avec divers pays du continent, ce qui pourra soulever des problèmes entre l’Argentine et ses voisins. Buenos Aires, même sous le contrôle d’un gouvernement de droite pro-américain, comme c’est le cas en ce moment sur une grande partie du continent, pourrait s’opposer vigoureusement à ce qu’aucun État sud-américain ne noue ce type de partenariat économique avec Londres, surtout au cas où un tel accord laissait penser (de manière fondée ou infondée) que Londres pourrait supposer que la signature dudit accord constituerait une reconnaissance, tacite ou explicite, de sa souveraineté sur les îles en question. Vue sous cet angle, l’intégration sud-américaine (sur un modèle unipolaire ou multipolaire) pourrait se voir malencontreusement abimée, la ligne de fracture « Falklands/Malvinas » réémergeant directement dans les affaires courantes du continent.

Andrew Korybko

Le présent article s’intègre dans une suite de quatre, écrits mi 2017 par le même auteur, qui sont :

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