05 avril 2018

La chute


Jules César nous rappelle que « la fortune, dont le pouvoir est très grand dans tous les domaines, mais surtout dans la guerre, peut d’une légère chiquenaude causer de grands retournements ».

La grande sagesse de l’empereur le plus célèbre et le plus illustre de Rome, un homme dont le nom même est synonyme de pouvoir, se voit confirmée par le sort de Nicolas Sarkozy, un ancien président de la République française qui vient d’être frappé d’ignominie par la nouvelle qu’il était accusé de corruption et de trafic d’influence. Plus exactement, il est accusé d’avoir tenté de suborner le juge qui dirigeait l’enquête sur les irrégularités du financement de sa campagne présidentielle de 2007.

L’annonce que les autorités françaises ont décidé de mettre en examen l’ancien président du pays pour avoir commis des actes délictueux dans cette affaire vient s’ajouter à la révélation qu’une autre enquête a été ouverte contre lui concernant l’allégation selon laquelle Sarkozy aurait reçu des millions de dons illégaux du dirigeant libyen Mouammar Kadhafi pour l’aider à financer sa campagne présidentielle de 2007.

Tout bien considéré, permettez-moi de me réjouir un instant à la perspective de la chute de ce sale petit opportuniste. Sarkozy, un homme qui a autrefois conduit la France comme un mécanicien qui emprunte en douce la Bentley d’un de ses clients après avoir endossé un costume de grand prix qui ne lui appartient pas davantage, était l’archétype de l’homme de seconde classe qu’on trouve couramment à droite de l’échiquier politique.

Kismet, karma ou destin, appelez-le comme vous voudrez, mais je vois une sorte de justice immanente dans le fait que ce soit le nom de Mouammar Kadhafi qui mènera Sarkozy en prison s’il est condamné. C’est comme si l’ancien dirigeant libyen était sorti de la tombe 1 dans laquelle son corps violé et massacré repose, quelque part dans les vastes étendues désertiques de Libye, pour causer maintenant la chute du Français.

Le sort qui a été réservé à la Libye, en 2011, constitue en lui-même, et à tout jamais, un acte d’accusation de la politique étrangère occidentale. En larguant des « bombes démocratiques » sur un pays d’Afrique du Nord assiégé, qui s’est retrouvé pris dans les remous d’un printemps arabe qui avait déjà réussi à éliminer les dictatures pro-occidentales de Tunisie et d’Égypte, l’OTAN a confirmé qu’il était l’instrument de la puissance impériale occidentale.

Le soulèvement en Libye, qui a démarré à Benghazi à l’est du pays, a été présenté en Occident comme une révolution contre un dictateur brutal et pour la démocratie et la liberté. L’intervention de l’OTAN, qui a débuté en mars 2011 sous les auspices de la Résolution 1973 de l’ONU, se basait sur l’affirmation que les forces de Kadhafi, qui s’approchaient de Benghazi pour réprimer le soulèvement naissant, avaient reçu l’ordre du dirigeant libyen de se montrer « sans merci » avec les habitants de la ville.

Cependant, cette version des événements a été réfutée. Dans un article paru dans le Boston Globe en avril 2011, Alan J. Kuperman écrit : « L’ordre de se montrer ‘sans merci’, du 17 mars, ne concernait que les rebelles, comme l’a rapporté le New York Times qui a noté que le dirigeant libyen avait promis l’amnistie à ceux qui ‘abandonnaient les armes’. Khadafy (sic) a même offert aux rebelles une voie d’évasion à travers la frontière d’Égypte, pour éviter un combat ‘à mort’. »

Quant au caractère spécifique de cette révolution libyenne, la BBC a confirmé en août 2011 que « les islamistes ont joué un rôle important dans le soulèvement ».


En particulier, le dirigeant islamiste Abdul Hakim Belhaj, l’ancien chef de l’affilié libyen d’al-Qaïda, le Groupe de combat islamique libyen (LIFG), était une figure clé de la direction de l’insurrection de 2011. Soit dit en passant, sous la direction de Belhaj, le groupe LIFG avait tenté d’assassiner Kadhafi à trois reprises au cours des années 1990, avant que le groupe ne soit écrasé par les forces de sécurité du pays en 1998.

En fait, plutôt que d’intervenir pour protéger la vie des civils, comme le stipulait la Résolution 1973 des Nations Unies, l’OTAN est intervenue pour soutenir une insurrection dont les islamistes – des gens qui adhèrent à la même idéologie que ceux qui ont perpétré les terribles attentats terroristes du 11 septembre aux États-Unis, les attentats terroristes du 7 juillet à Londres, l’attentat terroriste de Madrid en 2006, ainsi que toute une série d’autres attentats terroristes islamistes de ce genre dans toute l’Europe – étaient l’avant-garde.

Cette réalité replace la tristement célèbre apparition de Sarkozy en Libye en septembre 2011 dans un contexte accablant. Président français à l’époque, il s’était rendu dans le pays en compagnie de son homologue britannique David Cameron pour se repaître de l’adulation des foules et débiter quelques lieux communs sur l’illumination et la liberté. Bien sûr, l’empressement de Cameron et Sarkozy à intervenir militairement en 2011 avait tout à voir avec la démocratie et rien, rien du tout, mais alors rien du tout, avec la perspective des contrats pétroliers à empocher dans la « nouvelle Libye ».

Dieu me pardonne ces mauvaises pensées !

Sept ans plus tard, la Libye est un pays en proie au chaos, les promesses d’un avenir meilleur que Sarkozy, Cameron, ainsi qu’Obama et Clinton, avaient faites à son peuple, se sont révélées la plus sinistre, la plus cruelle des farces. Un rendez-vous avec le destin attend maintenant l’ancien président français, sous la forme d’un procès pour corruption et d’une deuxième enquête pour fraude dans le financement de sa campagne électorale, impliquant ce même Mouammar Kadhafi au sordide meurtre auquel il a participé.

Dans des occasions pareilles, il convient de citer Shakespeare : « Le corbeau croasse : vengeance. »

Traduction : Dominique Muselet

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