04 mars 2017

Nantes : Gouvernement de l'infamie


Samedi dernier, la manifestation contre le FN s’est transformée une fois de plus en festival de la casse. En moins d’une demi-heure, black-blocks et casseurs de cités ont provoqué des dizaines de milliers d’euros de dégâts rue de Strasbourg, dont quatre commerces dont le préjudice approche ou dépasse les 10.000 euros. Nous sommes allés interroger les commerçants. Très en colère, ils se sentent abandonnés de tous...

Au début de la rue, une des vitrines du groupe Launay, près de la préfecture, est étoilée. Elle a aussi été taguée : « on venait de la changer après la casse du printemps dernier », témoigne une collaboratrice. « Là, il faut recommencer, et comme elle est blindée, y en a pour pas loin de 10.000 euros ». Comme ses collègues, elle en a « marre. C’est du grand n’importe quoi, c’est choquant, démoralisant de voir son lieu de travail saccagé. Je ne comprends pas pourquoi le cortège est passé rue de Strasbourg, sachant que cela fait une semaine que tout le monde savait que ça allait dégénérer ».

« Les commerçants s’arment. Un jour, il va y avoir une grosse, grosse bavure, mais ce sera trop tard »

A l’autre bout du centre-ville, ce bar n’a pas été touché par la casse cette fois-ci. Mais se sent « solidaire. Le printemps dernier, nous avons connu l’enfer pendant trois mois. Alors face à la casse, moi et mes collègues, on sortait devant le bar avec divers outils : matraques, marteaux de couvreur, gazeuses etc. On n’a pas eu de casse, parce que les casseurs voyaient très bien qu’on étaient déterminés à protéger notre outil de travail, et que le premier qui balançait un pavé, ça allait être sa fête », nous explique le barman, qui tient à rester discret. Pour lui, « comme la préfecture tolère la casse en ville, les commerçants s’arment. Un jour, il va y avoir une grosse, grosse bavure, mais ce sera trop tard ».

Au milieu de la rue de Strasbourg, au plus fort de la manifestation et de la casse, les vendeuses ont tiré les rideaux de fer, rangé le magasin et se sont réfugiées à la cave. « Dites-moi quand est-ce que la dernière fois les Nantais ont du se planquer dans les caves ? En 1944 lors des bombardements, non ? », fulmine un riverain, qui habite au troisième étage et a reçu des pavés dans ses fenêtres. Il n’est pas le seul : pour la première fois, pavés et projectiles divers ont copieusement arrosé les étages.

Chez le fleuriste, Elodie, qui était de service samedi, se souvient : « On a pourtant l’habitude d’avoir des manifestations, mais là ça faisait vraiment ambiance de guerre. Et puis il y avait eu tellement de lacrymo que le magasin devenait irrespirable. Alors on a fermé les rideaux de fer, rangé un peu et on est descendues à la cave avec une cliente, pour pouvoir respirer un peu ».

Le gérant d’un commerce au milieu de la rue tient aussi à rester discret pour son témoignage : « je suis installé ici depuis 1997, ça fait donc 20 ans que je vois passer des manifestations, mais depuis quelques années, ça devient très très chaud », affirme-t-il, devant ses vitrines détruites. « En restant correct, il est inadmissible qu’on puisse attaquer le bien d’autrui, et il est encore plus inadmissible que nous n’ayons ni interlocuteur, ni défense ». Pour lui, la situation menace le commerce du centre-ville : « depuis un an, dans la rue, il y a des commerces qui ont fermé et donc des gens qui ont investi et qui continuent à payer les charges… pendant que d’autres, qui y travaillaient, sont au chômage ».
« Après la troisième casse de mes vitrines, l’assurance n’a pas renouvelé »

Pour ceux qui restent, c’est difficile aussi : « Après la troisième casse de mes vitrines, l’assurance n’a pas renouvelé. J’en ai pris un autre, qui s’est renseigné sur ma sinistralité et m’a mis des franchises. Si bien que si une petite vitrine coûte 600 € et qu’il y a 1000 € de franchises, on ne fait même pas de déclaration », explique-t-il. Son commerce a déjà été touché par la casse lors de la loi Travail : « ils ont détruit les vitrines, les panneaux rétro-éclairés, se sont attaqués à la porte intérieure, bref, en tout on a eu 9000 € de casse et 3500 € d’indemnisation là-dessus », affirme-t-il. « Quand on est indépendant, ça veut dire qu’il faut mettre les bouchées doubles pour rattraper, mais on fait comment, quand on fait déjà dix-douze heures par jour ? Et là on vient d’en reprendre pour 10.000 euros à peu près ».

Ce qui est détruit, « ce n’est pas seulement mon commerce, c’est aussi mon patrimoine, c’est ma retraite – car je cotise au RSI bien sûr, mais au RSI on cotise beaucoup pour n’avoir presque rien – c’est le reste de ma vie ». Pour défendre ce patrimoine, les commerçants n’ont aucun recours : « Je suis allé porter plainte pour mes vitrines, mais porter plainte contre la mairie et la préfecture qui n’ont pas fait leur boulot, c’est impossible. A quoi il sert, cet état d’urgence ? L’an dernier, via la CCI il y avait eu une proposition d’un recours commun, un avocat est passé, qui a demandé 1500 € par commerce juste pour pouvoir commencer à bosser – ce qui est normal – mais comment sortir cet argent alors qu’on a de la casse et qu’on peine déjà à dégager des résultats ? Bref, il n’y avait pas assez de volontaires pour que ça soit possible ».

Le commerçant reçoit de nombreux témoignages de solidarité de la part de ses collègues et riverains : « Depuis samedi, il y a 50, 60 personnes qui sont passées ici, que je ne connais pas toutes, qui habitent au-dessus, qui travaillent à côté, et qui expriment leur soutien et leur solidarité. Mais on est tous dans le désarroi, parce que la casse continue, parce que personne ne nous défend et qu’on n’a pas le temps physique de se fédérer en collectif ou autre chose pour exprimer notre ras-le-bol, et notre sentiment d’être dépassés par les événements et abandonnés ».

En bas de la rue, le magasin Blanchet d’Huismes vend du mobilier haut de gamme. Il a près de 10.000 euros de préjudice aussi, entre la vitrine et les meubles abîmés par les éclats de verre. « L’an dernier, on était passés entre les gouttes, les projectiles atterrissant sur les poteaux en pierre. Mais le magasin était fermé tous les deux jours », se souvient Marine, vendeuse dans le magasin, présente samedi. « On éteignait les lumières, on rangeait les vitrines, et on essayait de rester discrets. Là, on n’en a pas eu le temps ». Sur le trajet de la manifestation, un bout de plaque d’égout lancé par un casseur a pulvérisé la vitrine, alors que plusieurs clients se trouvaient dans le magasin, « et en plus ils ont balancé des pavés dedans, sur nous, qui étions près des vitrines, pour nous faire reculer ». Un chien en plastique (décoration pour enfants) a aussi été volé.
« On a l’impression que rien n’est fait pour la sécurité. Dès que le printemps arrive, y a de la casse le samedi et c’est de pire en pire. »

« On a l’impression que rien n’est fait pour la sécurité. Dès que le printemps arrive, y a de la casse le samedi et c’est de pire en pire. C’est hallucinant. On est été porter plainte hier, les CRS nous ont expliqué que le fait de laisser faire la casse, c’est un choix politique. Ils ont été très clairs. Çà donne juste envie de changer de mairie », conclut-elle.

L’association de commerçants Plein Centre dépose plainte contre X suite à la casse

C’est une première. L’association de commerçants Plein Centre, qui fédère les commerçants du centre-ville, a déposé plainte contre X auprès du procureur de la République le 27 février dernier, « pour dénoncer cette situation intolérable dans un état de droit. Il n’est pas question de voir ressurgir le cauchemar du printemps 2016 pour le commerce nantais », assène l’association dans un communiqué. Elle se fait écho du sentiment de « colère et d’abandon » des commerçants sur le terrain : « A 13 heures [le lundi] les commerçants s’étonnaient en effet de n’avoir reçu aucune visite ou message de soutien de la part des pouvoirs publics ».

Nous avons contacté Delphine Jacob, déléguée générale de l’association. Elle nous confirme que suite à ce dépôt de plainte, avoir obtenu un rendez-vous en préfecture, dont la date n’est pas encore fixée. Ce sera peut-être avec le nouveau préfet de Loire-Atlantique, Nicole Klein, qui arrive de Normandie. Lors de cette réunion, l’association n’a pas l’intention de demander au préfet d’éviter à l’avenir de faire passer les manifestations qui risquent de dégénérer dans la rue de Strasbourg : « Chacun doit rester dans son rôle : nous ne sommes pas en position de dire au préfet d’interdire telle ou telle rue. Notre rôle est de soutenir les commerçants dans ces moments difficiles », rappelle Delphine Jacob.

La mairie et la TAN ont aussi porté plainte. Et suite à la bronca des commerçants, la pression est telle que les syndicats ont peur de devoir payer les pots cassés : même si cette manifestation n’a pas été déclarée comme bien souvent à Nantes, la casse a eu sur le parcours « officiel », annoncé à la presse, et avant la dispersion des troupes syndicales.
Louis-Benoît Greffe
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